On ne sait pas combien. Onze, dit Rabat. Soixante-douze, dit Ceuta. Quatre-vingt-quatorze, dit la radio. Près de cent trente victimes, dit l’association des droits humains, avec des dizaines de disparus. Les mêmes eaux, les mêmes corps, les mêmes nuits. Quatre nombres qui ne se parlent pas, et qui ne comptent même pas la même chose. On ne sait pas lequel est vrai, ni si la vérité est quelque part entre eux, ni si elle est ailleurs. On ne sait pas leurs noms. On sait celui de Faten, parce qu’elle jouait au football. Les autres, on les appelle par un chiffre qu’on ne peut pas retenir.
On ne sait pas qui les a poussés. On sait qu’il y avait une liste — néoprène, palmes, bouée, pas de sac à dos, téléphone dans une pochette étanche, et partir à sept au moins. On sait que quelqu’un l’a écrite. On ne sait pas qui. On sait qu’il y avait une chanson, et des comptes qui disparaissent et reviennent. On ne sait pas qui les tient. On sait que les principaux ont été effacés depuis. On sait que le ministère parle d’« action organisée ». On ne sait pas par qui. On sait qu’une vidéo a tourné, celle de l’agent qui ouvre une porte. On sait qu’elle date de 2021. On ne sait pas qui l’a republiée, ni pourquoi elle a fonctionné cette fois.
On ne sait pas pourquoi ce jeudi-là. Le chômage des jeunes, on le connaît. Les 2,9 millions de NEET, on les compte. La décision de justice espagnole, on peut la lire. Mais pourquoi ce jeudi, et pas le mercredi, et pas le vendredi ? Pourquoi soixante mille, et pas six cents ? On ne sait pas ce qui a basculé entre le lent filet et l’explosion. L’agence européenne des frontières le dit elle-même : il est trop tôt pour savoir.
On ne sait pas ce qu’ils croyaient trouver. Certains disaient que la frontière était ouverte. On sait qu’on leur a promis une régularisation. On sait que le dépôt des dossiers était clos depuis le 30 juin, et qu’aucun de ceux qui sont partis n’aurait pu en bénéficier. On ne sait pas combien l’ont cru. D’autres ne savaient pas pourquoi ils étaient venus. Un garçon a dit à une caméra qu’il venait « juste pour le fun ». Un autre, à une autre caméra, qu’il ne savait pas. Un troisième, qu’il voulait construire son avenir. On ne sait pas lequel des trois disait vrai. Peut-être aucun. Peut-être les trois.
On ne sait pas combien d’enfants. Entre quatre et sept mille, dit une organisation qui les a vus arriver ; l’écart entre les deux nombres fait trois mille enfants. Ceuta dispose de vingt-neuf places pour les mineurs qui arrivent seuls. On ne sait pas où les autres ont dormi. On sait que la liste ne les avait pas oubliés : elle disait que ceux qui ne savent pas nager, et ceux qui sont mineurs, prennent une bouée. On ne sait pas comment une phrase pareille s’écrit. On sait qu’elle a été écrite, et lue.
On ne sait pas ce qu’ils ont vu, de l’autre côté. Des centaines de mineurs ont dormi dehors, dans une zone industrielle. Certains n’avaient pas mangé depuis quatre jours. On sait qu’ils sont rentrés, la plupart d’eux-mêmes, en moins de quarante-huit heures.
On ne sait pas ce qu’ils disent, maintenant, dans les maisons où ils sont revenus. On sait qu’un a dit : « si vous n’êtes pas encore venus, ne venez pas. » On ne sait pas combien l’ont entendu.
On ne sait pas qui ils étaient. Pas d’âge publié, sauf par une association, en fourchette. Pas de sexe. Pas de région. Le ministère dit avoir analysé « l’ensemble des données recueillies ». Il compte 1 135 personnes parties vers Melilla, à l’unité près. Il ne dit pas qui est mort à Sebta. On ne sait pas pourquoi. On sait seulement que la question reste posée.
On ne sait pas si on aurait pu les prévenir. On sait qu’une vérification met plusieurs jours, et qu’une rumeur met quelques heures. On ne sait pas comment réduire cet écart. On sait que des jeunes sont morts à quelques mètres du bord, noyés ou écrasés sur le brise-lames.
On ne sait pas si c’était un accident, une manipulation, un crime, ou les trois. On sait qu’un départ clandestin se tait, se paye et se fractionne. On sait que celui-là s’annonçait, ne se vendait pas et se voulait nombreux. On ne sait pas comment appeler ça. On sait que des réseaux ont vendu du matériel. On sait qu’ils ont gagné de l’audience. On ne sait pas si quelqu’un a gagné autre chose. On sait qu’en vingt-quatre heures un pays européen a rétabli des contrôles frontaliers contre un autre. On ne sait toujours pas, huit jours après, combien de personnes sont mortes. On sait que des gouvernements ont signé un accord de retour en quarante-huit heures. On ne sait pas ce que cet accord dit des mineurs.
On ne sait pas ce qu’on doit à leurs familles. À Fnideq, une trentaine de personnes attendaient des nouvelles le 2 août. L’une d’elles, Fadoua Allam, quarante-deux ans, avait retrouvé sa fille de treize ans dans un centre d’accueil. Elle cherchait encore son fils de huit ans. On ne sait pas si on leur doit la vérité, ou si la vérité, quand elle viendra, leur sera supportable. On ne sait pas si on leur doit des noms, des corps, des explications, ou seulement le silence de ne pas avoir détourné leur mort vers un débat qu’ils n’ont pas choisi.
On sait une chose. Quarante-huit mille sont rentrés. La plupart d’eux-mêmes. Ils sont revenus avec ce qu’ils avaient : pas de papiers, pas de revenus, pas de projet. Onze, ou soixante-douze, ou quatre-vingt-quatorze ne sont pas revenus. On ne sait pas si le mot « victime » les couvre assez. On ne sait pas s’ils étaient des rêveurs, des dupes, des héros, des chiffres. On ne sait pas si ces catégories s’appliquent.
On ne sait pas grand-chose, en fin de compte. Et c’est peut-être le seul point sur lequel on puisse se recueillir sans tricher.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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