Le temps n’est pas seulement ce que mesurent les horloges. Il est relatif. Il y a quelques décennies, les étés semblaient longs, une personne de soixante ans paraissait âgée et les projets se construisaient sur des années. Aujourd’hui, notre rapport au temps s’est transformé. Le temps subjectif s’est comprimé. Nous avons l’impression permanente de manquer de temps, alors même que l’espérance de vie n’a jamais été aussi élevée.
Cette transformation ne s’est pas produite par hasard. Elle est le fruit de mutations profondes qui ont progressivement changé notre manière d’habiter le temps et d’une façon encore plus marquée chez nos jeunes.
Au Maroc, une étude de 2024 montre que 43 % des jeunes passent entre trois et cinq heures par jour sur les réseaux sociaux. Les adolescents d’aujourd’hui n’ont jamais connu un monde sans smartphone. Pour eux, l’immédiateté n’est pas une nouveauté : c’est la norme.
Cette logique dépasse largement les écrans. Elle s’est installée dans notre manière d’apprendre, de travailler et même d’entreprendre. L’écosystème des startups valorise le pitch de quelques minutes, la levée de fonds rapide et la croissance fulgurante. L’intelligence artificielle accélère encore cette transformation : un rapport qui demandait plusieurs jours est désormais produit en quelques secondes. Nous lisons trois pages là où nous en aurions lu trente. Peu à peu, le moindre délai finit par paraître anormal.
Les sciences du comportement parlent d’actualisation temporelle : plus une récompense est éloignée, moins elle nous paraît désirable. Dans un environnement saturé d’immédiateté, attendre cesse progressivement d’être un investissement. Attendre commence à ressembler à une perte.
L’impatience pourrait se refléter dans de nombreux comportements collectifs. On la retrouve dans la migration : dès qu’une opportunité semble s’ouvrir, certains se disent que le moment est maintenant ou jamais. Dans un temps qui paraît comprimé, le raccourci devient tentant, même lorsqu’il met la vie en danger. On la retrouve aussi dans la consommation, où l’on achète aujourd’hui pour payer demain, dans les relations, où l’on remplace plus facilement que l’on ne répare, ou encore dans l’éducation, où une formation paraît parfois trop longue pour mériter d’être achevée.
Ces situations semblent différentes, mais elles racontent la même histoire : notre difficulté croissante à donner de la valeur au temps long.
Au Maroc, ce phénomène prend une dimension particulière. Le pays a besoin de temps pour construire son émergence, mais une partie de sa jeunesse ne croit plus que ce temps puisse lui profiter. Selon l’Arab Barometer, environ 55 % des jeunes de 18 à 29 ans envisagent d’émigrer. Beaucoup abandonnent une formation, saisissent le raccourci ou partent chercher ailleurs ce qu’ils ne pensent plus pouvoir attendre ici. En quittant le pays, ils emportent aussi une partie de l’énergie et des talents indispensables à cette émergence.
La patience n’est pourtant pas l’art d’attendre les bras croisés. Une attente passive nourrit le découragement. Une attente qui s’accompagne d’apprentissage, de travail et de progrès nourrit l’espoir.
L’impatience n’est peut-être pas la maladie de notre époque. Elle en est le symptôme. Elle révèle une difficulté individuelle — et collective— à croire encore au temps long. La réponse n’est pas de choisir entre impatience et patience, mais de redonner au temps sa juste valeur. Elle consiste à retrouver un rapport au temps où l’attente redevient un investissement plutôt qu’une perte. Car la patience ne se décrète pas. Elle se cultive.
Par Meriem SMIDI



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