C’était en fin d’après-midi, à l’heure où le thé arrive sans qu’on l’ait demandé. Je lisais le communiqué de la Journée nationale des Marocains résidant à l’étranger, celle qu’on célèbre chaque 10 août depuis 2003. Elle m’a demandé ce que je lisais avec tant de sérieux.
J’ai traduit comme j’ai pu. Le pays dit qu’il a besoin de ses enfants partis à l’étranger. Pas en général : pour sept choses précises — les routes et les ports, l’argent qu’on veut faire venir, les ordinateurs, l’électricité, l’eau qui manque, les administrations, et le Mondial de 2030.
Elle a écouté jusqu’au bout. Puis elle a posé sa tasse.
« واشعارفينك؟ »
Est-ce qu’ils te connaissent ?
Bien sûr qu’ils nous connaissent, ai-je répondu. Ils savent combien nous sommes entrés cet été par Tanger Med, presque à l’unité, et combien de milliards arrivent chaque mois.
Elle a fait ce geste de la main qu’elle fait quand on lui répond à côté.
« هاداماشيمعرفة، هاداحساب. »
Ça, ce n’est pas connaître. C’est compter.
J’ai insisté, parce que je trouvais la nouvelle plutôt bonne. Pendant vingt ans on nous a fait des compliments — vous êtes précieux, vous êtes un pont. Cette année, on nous dit franchement ce qui manque à la maison. C’est mieux qu’un compliment : c’est une confidence.
Elle a hoché la tête, à moitié d’accord.
« ماكيبداوشبالطلب. كيبداوبالسلام. »
On ne commence pas par la demande. On commence par le salam.
Il faut avoir vu un salam marocain complet pour comprendre. Ce n’est pas un bonjour. On reste debout. On demande kif dayr, puis labas 3lik, puis wachkulchibikhir — trois fois la même chose sous trois formes, et ce n’est pas une maladresse. Puis on descend : w walidik, w drari, w khteklli fi Casa, w khouklli f Italia. Le thé arrive. Et ce n’est qu’après, souvent bien après, qu’on dit ce qu’on est venu dire.
Un pressé y voit une perte de temps. C’est le contraire d’une politesse : c’est un protocole d’information. Au bout de ces dix minutes, chacun sait où en est l’autre — qui est malade, qui a perdu son travail, qui a besoin de quelque chose sans oser le formuler. Le salam précède la demande parce qu’il la rend possible sans humilier personne. Et souvent, après un vrai salam, la demande n’a plus besoin d’être faite.
J’ai relu le communiqué avec ses yeux à elle. Il y a le khassna — on a besoin — net, précis, presque courageux. Il n’y a pas le kif dayrin. Personne ne nous demande comment nous allons.
Mais je serais malhonnête de m’arrêter là : le manquement est symétrique. Nous non plus, nous ne faisons pas le salam. Nous arrivons chaque été avec nos griefs prêts — les prix, les files, la phrase blessante entendue quelque part — sans avoir demandé au pays comment il va, ce que ressentent ceux qui sont restés et nous regardent arriver. Nous demandons aussi sans saluer. Nous avons juste une autre liste.
Alors donnons de nos nouvelles, puisque c’est par là qu’on commence. S’immatriculer à son consulat quand on vit depuis quinze ans dans une ville sans y être inscrit. Se déclarer comme compétence auprès du département chargé des MRE, du CCME, de la Fondation Hassan II — et demain de la Fondation Mohammedia. Aucune de ces institutions ne rassemblera jamais que ce qu’on lui aura donné.
Et le 23 septembre, le Maroc élit sa Chambre des représentants. Je ne ferai la leçon à personne sur ce scrutin-ci. Je voudrais dire à quoi cela sert, parce que c’est mal connu. On y élit des députés — et un député n’est pas une figure lointaine. Il a une permanence, une adresse, une boîte mail. Il peut poser une question écrite au gouvernement, à laquelle un ministre est tenu de répondre. Il peut porter un dossier qui n’avance pas, faire remonter un blocage consulaire. Il reçoit l’été, précisément quand nous sommes là. Lui écrire n’est ni une faveur qu’on quémande ni une plainte qu’on dépose : c’est le fonctionnement ordinaire d’un pays où l’on compte. C’est la version administrative du salam.
Avant que je parte, je lui ai demandé comment elle faisait, elle, pour savoir qui est infirmière à Bruxelles, qui répare des trains près de Lyon, qui a raté son année à Amsterdam. Elle tient à jour, sans aucun budget, l’annuaire que l’État essaie de bâtir depuis vingt ans.
Elle a trouvé la question idiote.
« حيتكيعيطوليا. »
Parce qu’ils m’appellent.
Et parce que, quand ils appellent, ils ne commencent jamais par ce qu’ils veulent.
Le pays vient de nous dire ce qui lui manque. C’est beaucoup, et cela ressemble à de la confiance. Reste le plus simple et le plus long : se dire bonjour. Pas le bonjour rapide qu’on lance en passant — l’autre, celui qui prend dix minutes et pendant lequel on apprend tout. Le reste, ensuite, se demande presque tout seul.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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