Les événements qui se succèdent autour de Ceuta devraient obliger l’Espagne et, au-delà, l’ensemble de l’Union européenne à revoir profondément leur approche de l’immigration clandestine en provenance du Maroc. Car si les images des tentatives de passage se concentrent sur la frontière de l’enclave espagnole, la pression commence bien avant que les migrants n’atteignent les grillages de Ceuta.
Et c’est d’abord le Maroc qui doit la gérer.
Mobilisation de milliers d’agents des forces de sécurité, surveillance des routes, contrôle des forêts et des plages, lutte contre les réseaux de passeurs, suivi des appels diffusés sur les réseaux sociaux, prise en charge des personnes interceptées : chaque nouvelle alerte entraîne une mobilisation humaine, sécuritaire, logistique et financière considérable.
Le Maroc est ainsi devenu, de fait, l’un des principaux remparts contre l’immigration irrégulière vers l’Europe.
Mais un rempart ne peut tenir éternellement seul.
L’Europe protège sa frontière, le Maroc gère tout ce qui se passe avant
C’est précisément là que se trouve le déséquilibre.
L’Espagne, première destination de ces tentatives de passage, renforce naturellement les dispositifs protégeant Ceuta. L’Union européenne consacre également des moyens considérables à la surveillance de ses frontières extérieures.
Cette préoccupation est parfaitement légitime.
Mais elle intervient essentiellement au dernier kilomètre d’une crise dont les causes et les conséquences commencent beaucoup plus tôt.
Pour empêcher quelques milliers de personnes d’arriver devant une frontière européenne, le Maroc doit intervenir sur des dizaines de kilomètres, mobiliser ses services de renseignement, ses forces de l’ordre, ses autorités locales et parfois gérer des mouvements de population provenant également d’autres pays africains.
L’Europe ne peut donc pas demander au Royaume d’assumer une responsabilité aussi importante tout en considérant que la question est réglée par quelques programmes de coopération et des équipements supplémentaires.
Ceuta n’est que la partie visible du problème
Les événements récents démontrent également que la nature de la menace a changé.
Autrefois, l’immigration clandestine reposait principalement sur des réseaux organisés de passeurs. Aujourd’hui, un simple message publié sur TikTok, Facebook, Telegram ou d’autres plateformes peut contribuer à rassembler rapidement des centaines, voire des milliers de candidats au départ.
La frontière devient alors autant numérique que géographique.
Cela impose une coopération totalement différente entre Rabat, Madrid et Bruxelles.
Les services marocains et espagnols devraient disposer d’une cellule permanente capable d’échanger en temps réel des informations sur les appels aux passages collectifs, les réseaux qui les diffusent et les individus soupçonnés de les organiser.
La coopération judiciaire doit suivre la même évolution afin que ceux qui organisent ou monétisent ces mouvements puissent être poursuivis efficacement lorsqu’ils opèrent depuis plusieurs pays.
Il faut aussi investir là où naît le désir de partir
Mais la réponse sécuritaire, aussi nécessaire soit-elle dans l’urgence, ne suffira jamais.
On peut installer davantage de caméras, mobiliser davantage de policiers, renforcer les grillages et multiplier les patrouilles. Aucune frontière ne supprimera à elle seule les raisons qui poussent un jeune à vouloir la franchir.
C’est probablement sur ce terrain que l’Europe devrait revoir le plus profondément son partenariat avec le Maroc.
Une partie des moyens consacrés à l’immigration devrait être orientée vers des programmes économiques directement destinés aux régions et aux populations où les départs sont les plus importants : formation professionnelle, emplois pour les jeunes, soutien aux entreprises, économie numérique, apprentissage des langues, mobilité universitaire et voies légales de travail en Europe.
Plutôt que de consacrer un euro uniquement à empêcher un jeune de franchir une frontière, il serait parfois plus efficace d’en consacrer une partie à lui donner une raison de ne pas vouloir la franchir clandestinement.
Créer davantage de voies légales
Une autre piste mérite d’être développée : celle de l’immigration circulaire.
L’Espagne et d’autres pays européens connaissent eux-mêmes des besoins de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs. Pourquoi ne pas multiplier les accords permettant à des Marocains de travailler légalement pendant une période déterminée avant de revenir au pays ?
Agriculture, hôtellerie, restauration, bâtiment, services à la personne et certains métiers techniques pourraient faire l’objet de programmes beaucoup plus ambitieux.
La possibilité réelle d’émigrer légalement peut devenir l’un des meilleurs instruments pour combattre l’émigration clandestine.
À cela pourrait s’ajouter une politique beaucoup plus forte de mobilité pour les étudiants, les apprentis et les jeunes diplômés.
L’Europe face à ses contradictions
Le problème reste cependant profondément politique.
Sur l’immigration, l’Europe avance souvent en ordre dispersé. Chaque gouvernement regarde la question à travers ses propres élections, la montée des partis hostiles à l’immigration, le chômage, les besoins de main-d’œuvre et les inquiétudes de son opinion publique.
Les intérêts ne sont pas toujours les mêmes.
Certains pays réclament davantage de travailleurs étrangers quand d’autres veulent réduire drastiquement les arrivées. Certains souhaitent renforcer les partenariats avec les pays du sud de la Méditerranée tandis que d’autres privilégient presque exclusivement la fermeture des frontières.
Cette contradiction permanente retarde la construction d’une véritable stratégie méditerranéenne.
Or, l’immigration irrégulière n’est plus une crise passagère. Elle est devenue une donnée structurelle des relations entre l’Afrique et l’Europe.
Passer d’une logique de sous-traitance à un véritable partenariat
Le Maroc ne demande pas à l’Europe de surveiller ses frontières à sa place. Il assume ses responsabilités et mobilise pour cela des moyens considérables.
Mais la coopération ne peut fonctionner durablement si elle repose sur une répartition implicite des rôles dans laquelle le Maroc retient les migrants et l’Europe protège son territoire.
Il faut désormais passer à une autre dimension.
Un dispositif permanent Maroc-Espagne-Union européenne pourrait réunir sécurité, renseignement, justice, cybersurveillance, développement économique, formation professionnelle et migration légale. Les financements européens devraient également évoluer automatiquement en fonction de la pression migratoire réellement supportée par le Maroc, plutôt que d’être renégociés seulement lorsque survient une nouvelle crise.
Enfin, un mécanisme d’évaluation commun permettrait de mesurer non seulement le nombre de passages empêchés, mais également le démantèlement des réseaux, les emplois créés dans les zones concernées et le nombre de jeunes ayant bénéficié d’une voie de mobilité légale.
Ceuta doit provoquer un changement de doctrine
Ce qui se joue aujourd’hui autour de Fnideq et de Ceuta dépasse largement quelques kilomètres de frontière.
C’est la solidité du partenariat migratoire entre le Maroc et l’Europe qui est mise à l’épreuve.
Madrid et Bruxelles doivent comprendre qu’aider le Maroc à agir en amont coûte probablement moins cher — financièrement, humainement et politiquement — que de gérer continuellement des crises lorsqu’elles atteignent les frontières européennes.
Le Maroc ne peut pas être éternellement le gardien avancé d’une frontière européenne sans bénéficier d’une solidarité proportionnelle aux responsabilités qu’on lui demande d’assumer.
Ceuta devrait donc servir d’électrochoc.
Car la prochaine crise migratoire ne se réglera pas uniquement avec davantage de policiers et des grillages plus hauts. Elle se préviendra par davantage de coopération, davantage de développement, davantage de mobilité légale et surtout par un véritable partage des responsabilités entre les deux rives de la Méditerranée.
Par Salma Semmar












Contactez Nous