Imaginez deux photos du même carrefour, à treize ans d’écart. Sur la première, en 2013, quelques voitures. Sur la seconde, en 2025, une marée de tôle, de scooters et de klaxons. Entre les deux, le Maroc est passé de 67 926 à 160 347 accidents corporels : une hausse de 136 %. Mais le nombre de personnes tuées, lui, n’a progressé « que » de 19 %, de 3 832 à 4 577. Les accidents ont plus que doublé quand la mortalité montait près de sept fois moins vite.
Ce grand écart trouble. On aimerait y lire une bonne nouvelle — « nos routes seraient devenues plus sûres ». Ce serait aller trop vite. Un accident enregistré n’est pas un risque mesuré : en treize ans, la population a grandi, le parc automobile aussi, les déplacements probablement. Plus de trajets produisent mécaniquement plus d’accidents, sans que chaque trajet soit devenu deux fois plus dangereux. Le seul chiffre qui trancherait — les kilomètres réellement parcourus — n’est pas publié au Maroc.
Mais l’inverse serait tout aussi faux. La moindre progression des décès ne signifie pas que la situation est maîtrisée. La gravité moyenne a diminué : 5,64 décès pour 100 accidents en 2013, contre 2,81 en 2024. Mais lorsqu’un pays enregistre beaucoup plus d’accidents, un bilan humain plus lourd reste possible, même avec une létalité moyenne plus faible.
Cette baisse elle-même appelle prudence. Le taux rapporte les décès aux accidents enregistrés ; or, mieux on recense les accidents légers, plus le dénominateur grossit et plus le ratio baisse — mécaniquement, sans qu’une seule vie ait été épargnée. Une part de l’amélioration apparente peut n’être qu’un effet de meilleur comptage.
Et surtout, après le creux exceptionnel de 2020, la mortalité repart : 2023, 2024, puis 2025.
Un mot sur 2020, pour ne pas s’y tromper : c’est l’année du confinement, aux routes vidées, une parenthèse et non un point de repère. Nous lui consacrerons un volet entier ; retenons pour l’instant qu’on lit cette série avec deux étalons — 2013 pour la tendance longue, 2019 pour la dernière année d’avant-pandémie.
C’est tout l’enjeu de cette série. Derrière une seule courbe nationale se cachent plusieurs réalités qui n’avancent pas ensemble : le volume des accidents, leur gravité, le profil des victimes. Les prochains volets diront où l’on se blesse et où l’on meurt, qui paie le prix fort, à quelle saison le danger se déplace.
Le risque n’a pas doublé. Il s’est déplacé. Et pour le combattre, il faut d’abord le regarder en face.



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