Coup de théâtre à Bouznika Plage. Alors que quelque 300 villas et cabanons semblaient promis à l’évacuation, voire à la démolition, à partir du 15 septembre prochain, la procédure vient d’être suspendue. Les occupants peuvent souffler, mais certainement pas crier victoire.
Les mises en demeure délivrées entre la mi-juillet et la mi-août par huissier de justice, ordonnant aux résidents de libérer les parcelles et de les restituer dans leur état initial, sont désormais considérées comme « sans effet », selon l’Association Bouznika Plage (ABP), à la suite d’un échange avec le ministère de l’Équipement et de l’Eau. Le dossier remonte maintenant jusqu’au chef du gouvernement, dont l’arbitrage est attendu.
Un répit qui intervient après plusieurs semaines de forte inquiétude. Les occupants avaient été avertis qu’en cas de refus d’évacuer, l’administration pourrait engager les procédures nécessaires, jusqu’au recours à la force publique. La direction provinciale concernée rappelait notamment que les autorisations d’exploitation avaient été suspendues dès 2014.
Mais derrière la question des cabanons se cache surtout une bataille juridique autrement plus complexe : celle du statut des terrains.
L’administration considère les occupants comme des exploitants ne disposant pas de titres fonciers individuels. L’Association Bouznika Plage soutient au contraire que les constructions concernées se trouveraient sur des terrains relevant du domaine privé de l’État et non du domaine public maritime. Une différence fondamentale : dans le premier cas, les occupants espèrent pouvoir défendre une régularisation ; dans le second, leurs chances de rester sur place apparaissent nettement plus minces.
Pourquoi Bouznika et pas ailleurs ?
Cette suspension pose cependant une question qui dépasse largement le cas des propriétaires de Bouznika.
À Rabat comme à Casablanca, les grands travaux de transformation urbaine ont déjà entraîné des opérations de démolition touchant des secteurs entiers. À Rabat, dans le quartier historique de L’Océan, des immeubles ont notamment été démolis dans le cadre d’une requalification devant laisser place à de futurs projets immobiliers et hôteliers. À Casablanca, les démolitions et expropriations liées au projet de l’Avenue Royale ont concerné plusieurs secteurs de l’ancienne médina, tandis qu’un vaste programme de relogement accompagne l’opération. Ces transformations s’inscrivent dans une accélération générale des grands chantiers urbains, dont certains sont directement associés aux préparatifs de la Coupe du monde 2030.
Dès lors, le traitement réservé à Bouznika mérite explication.
Pourquoi suspendre ici une opération qui paraissait déjà engagée, alors qu’ailleurs les bulldozers sont passés ? L’arbitrage gouvernemental devra non seulement trancher une question foncière, mais aussi éviter de donner l’impression d’une politique à géométrie variable selon les villes, les terrains ou le profil de leurs occupants.
La question est d’autant plus sensible que plusieurs médias ont rapporté qu’un vaste projet touristique et résidentiel porté par un investisseur émirati était envisagé sur cette façade maritime. Cette perspective donne évidemment une dimension économique supplémentaire au bras de fer, même si elle ne permet pas, à elle seule, de préjuger de la décision finale du gouvernement.
La suspension décidée aujourd’hui n’est donc qu’un sursis.
Les cabanons ne sont ni régularisés ni définitivement sauvés. Mais l’affaire de Bouznika vient désormais poser une question beaucoup plus large : jusqu’où peut-on transformer les villes et le littoral au nom de la modernisation et de l’ambition 2030 sans garantir, partout, la même transparence, les mêmes règles et la même équité de traitement ?



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