22 heures, El Ksiba. Ma femme sent quelque chose au pied. Nous ne voyons pas l’animal — deux marques minuscules sur la peau. Une heure plus tard, la cheville a doublé de volume et la douleur s’intensifie.00 h 09, urgences de l’hôpital. Une infirmière nous reçoit. Une injection, et le conseil de prendre un antalgique si la douleur résiste. Nous rentrons.2 heures. Nous revenons : l’antalgique n’a rien changé et le contact d’une poche de glace est devenu douloureux. La même infirmière fait une injection de lidocaïne, à dose prudente. Soulagement partiel.4 heures. Troisième passage, nouvelle injection plus étendue, et un conseil : continuer avec une crème à la lidocaïne. Ma femme refuse une quatrième piqûre — l’œdème monte, et l’aiguille dans une peau tendue fait désormais aussi mal que ce qu’elle soulage.4 h 30, la pharmacie de garde d’El Ksiba est fermée. Nous prenons la voiture pour Beni Mellal.
Là-bas, cinq pharmacies sont indiquées de garde sur internet. Les cinq sont fermées.
6 heures, urgences d’une clinique privée. Une infirmière propose une nouvelle injection, faute de crème. Nous insistons. Elle finit par trouver, on ne sait trop comment, un tube de lidocaïne à 2 %. Un médecin est prévenu par téléphone. Nous ne le verrons pas.10 heures, Casablanca.
Je refais le compte dans la voiture. Douze heures. Quatre passages aux urgences. Cinq pharmacies de garde fermées. Deux villes. Et pas un médecin au chevet de ma femme.
L’hypothèse diagnostique, c’est moi qui ai dû la construire, sur la banquette arrière, avec un téléphone. J’avais photographié le pied après la première injection, quand deux points nets étaient apparus. J’ai comparé ces images à d’autres, reconstitué la séquence d’apparition des symptômes, écarté ce qui ne collait pas. Une araignée, plus probablement une scolopendre. Rien de vital — et c’était déjà, en soi, rassurant. Sur la route de Casablanca, j’ai appelé un confrère anesthésiste pour valider le traitement antalgique que je proposais. Et à l’arrivée, j’ai rédigé moi-même l’ordonnance qui nous a permis d’obtenir ce qu’aucune pharmacie ne délivre sans elle.
On apprend aux médecins à ne pas soigner leurs proches. Il y a de bonnes raisons à cela : on juge mal quand on aime. Cette nuit-là, je n’avais pas le choix.
Alors posons la question autrement. Qu’est-ce qui a soigné ma femme ? Une voiture et de l’essence. Un confrère anesthésiste joignable sur la route. Un téléphone chargé, du réseau, assez de vocabulaire pour lire des images médicales. Et un diplôme qui m’autorise à signer une ordonnance.
Rien de tout cela n’est une offre de soin. Ce sont des ressources privées. Nous ne les avons pas trouvées dans le système : nous les avions déjà en entrant.
Et il faut dire une chose, parce qu’elle compte. L’infirmière d’El Ksiba a été exemplaire. Elle nous a reçus trois fois en une nuit, elle a adapté ses doses, elle a expliqué ce qu’elle faisait. Elle n’a manqué ni de compétence ni de conscience. Elle a manqué de quelqu’un à côté d’elle.
C’est là que mon intuition de départ s’est retournée. Je croyais que le problème rural était une affaire de kilomètres — le douar loin de tout, la piste, l’heure qu’il est. Nous, nous étions à quelques minutes d’un hôpital ouvert, et cet hôpital nous a ouvert sa porte trois fois. Ça n’a pas suffit. Ce qui manquait n’était pas au bout de la route. C’était au bout du couloir, et derrière des portes : un médecin de garde, des pharmacies de garde qui soient réellement de garde et pas seulement sur une liste en ligne, un tube de lidocaïne sur une étagère plutôt qu’introuvable dans deux villes.
Et notre histoire est bénigne. Une morsure de scolopendre n’a pas la gravité d’une envenimation par scorpion ou par serpent : dans l’immense majorité des cas, elle donne une réaction locale, très douloureuse, et rien de plus.
Le problème voisin, lui, est documenté. En 2025, le Centre Antipoison et de Pharmacovigilance du Maroc a enregistré 20 583 piqûres de scorpions et 405 morsures de serpents, avec une létalité de 0,13 % pour les premières et de 4,4 % pour les secondes. Le sujet est assez sérieux pour que le ministère de la Santé ait consacré, du 30 juin au 3 juillet 2026, une semaine nationale à leur prévention et à leur prise en charge, en visant explicitement les zones rurales et enclavées.
Et nous étions dans l’une des régions concernées. Une étude portant sur 16 388 personnes piquées par des scorpions dans la région Béni Mellal-Khénifra montre que l’incidence augmente avec la part de population rurale ; la province d’Azilal y présente la plus forte incidence, environ 218 cas pour 100 000 habitants et par an. Les auteurs y relèvent surtout une létalité significativement plus élevée chez l’enfant que chez l’adulte. Une autre étude, menée à Azilal, recense 5 684 piqûres entre 2017 et 2021, et dix-huit décès.
Alors reprenons notre nuit, et retirons-en une par une les choses qui n’étaient pas du soin. Pas de voiture. Pas de confrère au bout du fil. Personne dans la pièce pour dire si ce qui arrive est bénin ou en train de tourner. Et à la place de ma femme, un enfant de six ans qui vomit, s’agite, transpire, et commence à ne plus tout à fait ressembler à lui-même. Il reste une famille, une infirmière seule, et des portes fermées.
Il faut dire aussi ce qui reste après, même si c’est la part la moins visible. Une envenimation ne produit pas nécessairement un traumatisme, et il serait malhonnête de l’affirmer : les données disponibles concernent surtout les morsures de serpent sévères. Mais lorsque des chercheurs ont suivi ces survivants, ils ont retrouvé bien plus que des cicatrices — stress post-traumatique, dépression, difficultés psychosociales — tout en soulignant la rareté des travaux sur le sujet. L’Organisation mondiale de la santé mentionne elle aussi le stress post-traumatique parmi les séquelles possibles des morsures de serpent.
Un événement peut devenir traumatique lorsqu’il associe douleur intense, sentiment de perte de contrôle et incertitude sur ce qui va suivre. Chez l’enfant, une dimension supplémentaire s’ajoute : le visage des adultes. Les enfants lisent la gravité d’une situation sur nous avant de la lire dans leur corps. Et quand les parents ne savent ni où aller, ni qui appeler, ni si quelqu’un les attend à l’arrivée, ce que l’enfant apprend cette nuit-là n’est pas la peur d’un animal. C’est l’impuissance des siens.
Le Maroc a engagé des actions de prévention, et le ministère reconnaît lui-même la nécessité de renforcer la prise en charge dans les territoires ruraux et enclavés. Ce n’est pas rien. Mais la prévention ne peut pas se limiter à expliquer comment secouer ses chaussures avant de les enfiler. Elle devrait aussi poser une question de logistique très simple : à quatre heures du matin, à El Ksiba, qui est là ?
Ma femme va bien. Elle n’a jamais vu de médecin cette nuit-là — elle a eu de la chance. Une voiture, un carnet d’adresses, un mari médecin. La chance n’est pas une politique de santé.
Et je repense à cette infirmière, seule dans son service, qui a fait exactement ce qu’elle pouvait faire. Elle n’avait besoin ni de plus de courage ni de plus de compétence. Elle avait besoin de quelqu’un à côté d’elle.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre



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