En Italie, rester au pouvoir est déjà presque une performance politique. Giorgia Meloni vient d’en apporter une nouvelle démonstration en franchissant un seuil historique : 1.413 jours à la tête du même gouvernement, un record dans l’Italie de l’après-guerre.
Arrivée au Palazzo Chigi en octobre 2022, la première femme à diriger le gouvernement italien dépasse ainsi la longévité du deuxième gouvernement de Silvio Berlusconi, qui détenait jusque-là le record pour un exécutif ininterrompu.
L’exploit n’est pas anodin dans un pays qui a connu 68 gouvernements depuis la naissance de la République et où les crises de coalition ont longtemps constitué une spécialité nationale.
Mais à l’approche des législatives de 2027, une autre question se pose : Giorgia Meloni a-t-elle seulement réussi à durer ou a-t-elle réellement transformé l’Italie ?
La réponse est beaucoup plus nuancée.
LA STABILITÉ COMME PREMIÈRE VICTOIRE
Lorsque Giorgia Meloni arrive au pouvoir en 2022 à la tête de Fratelli d’Italia, beaucoup prédisent une expérience agitée, voire éphémère.
Son profil inquiète une partie des partenaires européens. Son parti est issu d’une histoire politique post-fasciste et sa coalition réunit la Ligue de Matteo Salvini et Forza Italia, trois formations dont les intérêts et les sensibilités ne sont pas toujours identiques.
Près de quatre ans plus tard, la coalition tient toujours.
Et c’est probablement le premier succès de Meloni.
Elle a réussi à contenir les rivalités internes, éviter les défections fatales à tant de gouvernements italiens et imposer son autorité sur une majorité qui, malgré ses divergences, ne s’est jamais disloquée.
Cette stabilité contraste d’autant plus avec les turbulences politiques qui ont touché plusieurs grandes démocraties européennes ces dernières années.
Meloni compte bien en faire l’un de ses principaux arguments pour demander aux Italiens un nouveau mandat en 2027.
PLUS D’EMPLOIS ET UN CHÔMAGE EN BAISSE
Sur le terrain économique et social, le gouvernement met en avant plusieurs résultats.
Fratelli d’Italia affirme que plus d’un million de personnes supplémentaires travaillent depuis l’arrivée de Meloni au pouvoir. Le chômage est tombé à 5,8 % en juillet, tandis que le parti revendique quelque 21 milliards d’euros de réductions d’impôts sur les particuliers.
La discipline budgétaire adoptée par Rome a également contribué à rassurer les marchés financiers, alors que l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni avait initialement suscité de fortes interrogations.
La dirigeante italienne a finalement choisi une politique économique beaucoup plus prudente que ne le laissait présager son discours lorsqu’elle était dans l’opposition.
Mais derrière les bons chiffres de l’emploi demeure une faiblesse structurelle beaucoup plus préoccupante : l’Italie ne parvient toujours pas à retrouver une croissance vigoureuse.
Le gouvernement table sur seulement 0,6 % de progression du PIB en 2026.
Les salaires réels restent également un problème majeur et le niveau de vie de nombreux Italiens peine à progresser.
C’est là que se concentre la principale critique adressée à Meloni : avoir obtenu une stabilité politique exceptionnelle sans avoir profité de cette période pour engager la profonde transformation économique dont le pays a besoin.
IMMIGRATION : LE TOURNANT MELONI
C’est probablement sur l’immigration que Giorgia Meloni a le plus imprimé sa marque.
Arrivée au pouvoir avec la promesse de reprendre le contrôle des frontières, elle a durci les règles d’asile, renforcé la lutte contre les passeurs et multiplié les accords avec des pays tiers.
Fratelli d’Italia revendique aujourd’hui une baisse de 80 % des arrivées irrégulières en Italie.
Mais son projet emblématique de centres de traitement des migrants en Albanie s’est heurté à de nombreux obstacles judiciaires et n’a pas fonctionné comme initialement prévu.
Paradoxalement, l’Italie de Meloni a également augmenté les possibilités d’immigration légale afin de répondre aux besoins de main-d’œuvre d’une économie confrontée au vieillissement de sa population.
Une politique beaucoup plus pragmatique que le discours très dur qui avait accompagné son ascension.
UNE MELONI PLUS PRAGMATIQUE QUE PRÉVU À BRUXELLES
C’est également sur la scène internationale que la présidente du Conseil italien a surpris.
La dirigeante que certains imaginaient en conflit permanent avec Bruxelles s’est au contraire installée au cœur du jeu européen.
Elle a maintenu le soutien italien à l’Ukraine, adopté une ligne relativement disciplinée sur les finances publiques et noué des relations de travail avec les institutions européennes.
L’ancienne opposante radicale s’est ainsi transformée en interlocutrice incontournable de l’Union européenne.
L’Italie a parallèlement cherché à renforcer son influence en Méditerranée et en Afrique, notamment à travers le « plan Mattei », destiné à développer de nouvelles coopérations économiques et énergétiques.
Sur le plan international, le bilan de Meloni apparaît donc sensiblement plus solide que ne le prédisaient ses adversaires lors de son arrivée au pouvoir.
LES GRANDES RÉFORMES N’ONT PAS SUIVI
Le tableau est en revanche beaucoup moins flatteur lorsqu’on examine les grandes transformations institutionnelles promises.
La réforme visant à renforcer le pouvoir du chef du gouvernement et à permettre son élection directe n’a toujours pas abouti.
La réforme de la justice a, elle aussi, rencontré de sérieux obstacles et a subi un revers politique.
Même constat pour l’autonomie accrue accordée aux régions, dont certaines dispositions ont été remises en cause par la justice constitutionnelle.
En revanche, le gouvernement s’est montré beaucoup plus efficace pour faire adopter des textes sécuritaires : durcissement contre les violences urbaines, les rassemblements illégaux, les incendies volontaires ou encore certains troubles à l’ordre public.
Au total, près de 300 lois et décrets-lois auraient été adoptés sous cette majorité, souvent en engageant la confiance du gouvernement.
Beaucoup de textes donc, mais pas nécessairement la révolution institutionnelle promise en 2022.
UN RECORD QUI LANCE DÉJÀ LA BATAILLE DE 2027
Giorgia Meloni arrive ainsi à la dernière partie de son mandat avec un bilan difficile à résumer en un seul mot.
Elle a incontestablement apporté à l’Italie une stabilité politique devenue presque inhabituelle. Le chômage a reculé, les arrivées migratoires irrégulières ont fortement diminué et Rome a retrouvé une influence certaine sur la scène européenne.
Mais la croissance reste faible, le pouvoir d’achat demeure une préoccupation majeure et les réformes structurelles qui devaient transformer l’État italien sont loin d’avoir toutes abouti.
Un autre danger apparaît désormais sur sa droite.
L’ancien général Roberto Vannacci, qui accuse Meloni d’avoir abandonné une partie de ses engagements les plus radicaux, cherche à récupérer les électeurs déçus. Sa nouvelle formation politique commence à peser suffisamment pour compliquer les calculs de la coalition gouvernementale.
À gauche, l’opposition espère de son côté transformer les préoccupations quotidiennes des Italiens — coût de la vie, santé, salaires et services publics — en vote sanction.
Giorgia Meloni peut néanmoins compter sur un avantage considérable : elle reste au centre du jeu politique italien et Fratelli d’Italia demeure la principale force du pays dans les sondages.
Son record de 1.413 jours n’est donc probablement pas seulement une curiosité historique.
Il constitue déjà le premier slogan de sa prochaine campagne.
En 2022, Giorgia Meloni avait promis de changer l’Italie. Quatre ans plus tard, elle a au minimum réussi à changer une vieille habitude italienne : celle de voir tomber les gouvernements avant qu’ils aient eu le temps de terminer leur travail.
Reste maintenant à savoir si les Italiens considéreront que durer suffit pour mériter de continuer.



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