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Cimetières : il est temps de réveiller les vivants

septembre 10, 2026
in ACTUALITÉS, Maroc
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Il y a une semaine, j’écrivais dans ces colonnes que nos morts méritaient mieux que ces cimetières.

Je racontais ce que j’avais vu lors de l’enterrement de mon cousin à Fès : des tombes pratiquement collées les unes aux autres, des passages devenus impossibles, des familles contraintes d’enjamber des sépultures et, sous une chaleur dépassant les 42 degrés, cette odeur de décomposition qui avait rendu ce dernier adieu encore plus éprouvant.

Je pensais raconter une expérience personnelle.

Les nombreuses réactions suscitées par cet article m’ont rapidement démontré le contraire.

Des lecteurs ont raconté leurs propres expériences, à Fès, Rabat, Casablanca et ailleurs. Même désolation, même désorganisation, mêmes difficultés pour accéder aux tombes et, surtout, le même sentiment : nos cimetières sont les grands oubliés de la gestion publique.

Le constat est désormais posé.

Alors posons aujourd’hui la vraie question :

Qui va enfin agir ?

ILS NE VOTENT PLUS, ALORS ON LES OUBLIE

La campagne pour les élections législatives du 23 septembre commence aujourd’hui. Pendant les prochains jours, les Marocains vont entendre des milliards de dirhams de promesses.

On parlera d’emploi, de santé, d’éducation, de logement, de pouvoir d’achat, d’agriculture, d’investissement, d’eau, de routes, de numérique et de protection sociale.

Tant mieux.

Mais qui parlera des cimetières ?

Quel parti politique a fait de leur état une priorité ?

Quel candidat s’engage à réhabiliter ceux qui sont devenus indignes ?

Quel élu communal explique comment il compte anticiper leur saturation ?

Qui propose une véritable politique nationale des cimetières ?

Pratiquement personne.

Le sujet semble absent du débat électoral.

Pourquoi ?

Peut-être parce qu’un mort ne vote pas.

Il ne manifeste pas.

Il ne proteste pas.

Il ne publie rien sur les réseaux sociaux.

Il ne téléphone pas à son député.

Il ne demande pas de comptes au président de sa commune.

Et surtout, il ne sanctionne personne dans l’isoloir.

Alors on l’oublie.

POURTANT, CES MORTS ONT CONSTRUIT UNE PARTIE DU MAROC D’AUJOURD’HUI

Il existe dans cet abandon une contradiction presque révoltante.

Ceux qui reposent aujourd’hui dans nos cimetières n’ont pas toujours été des morts.

Ils ont travaillé.

Ils ont créé des entreprises, ouvert des commerces, construit des maisons, acheté des appartements, cultivé des terres, acquis des terrains, constitué une épargne et créé des emplois.

Ils ont participé, chacun à son niveau, à la construction économique du Maroc.

Et lorsqu’ils sont partis, tout cela n’a pas disparu avec eux.

Ils ont laissé des héritages.

Des milliards et des milliards de dirhams de patrimoine immobilier, foncier, agricole, commercial, entrepreneurial et financier ont été transmis d’une génération à l’autre.

Des maisons continuent à être louées.

Des terrains sont vendus.

Des commerces changent de propriétaire.

Des entreprises continuent leur activité après la disparition de leurs fondateurs.

Des patrimoines sont cédés, exploités et transmis à leur tour.

Et lorsque ces opérations sont imposables, les héritiers continuent naturellement à acquitter les impôts, taxes et droits correspondants.

L’État sait donc parfaitement retrouver le patrimoine des morts lorsqu’il continue à produire de la richesse.

Il serait temps qu’il retrouve aussi le chemin de leurs cimetières.

ILS ONT LAISSÉ DES MILLIARDS, RENDONS-LEUR QUELQUES DIRHAMS DE DIGNITÉ

Il serait hasardeux de prétendre chiffrer précisément la totalité de la richesse transmise par les générations disparues.

Mais elle est immense.

Il suffit de considérer le patrimoine immobilier, les terres agricoles, les entreprises, les commerces et l’ensemble des actifs constitués pendant des décennies pour comprendre l’ampleur de cette transmission intergénérationnelle.

Et pourtant, combien consacrons-nous aux endroits où reposent ceux qui ont contribué à créer cette richesse ?

Nous trouvons des milliards pour construire des routes.

Des milliards pour aménager les villes.

Des milliards pour les infrastructures.

Des milliards pour les stades.

Des milliards pour préparer les grands événements internationaux.

Et nous avons raison d’investir.

Mais lorsqu’il s’agit de quelques hectares permettant aux Marocains d’enterrer dignement leurs parents, leurs enfants, leurs frères et leurs sœurs, l’ambition disparaît soudainement.

Comme si la modernité du Maroc devait s’arrêter devant le portail du cimetière.

POURTANT, LA LOI EST CLAIRE

Le plus étonnant est que personne ne peut prétendre ignorer qui est responsable.

L’article 83 de la loi organique n°113-14 relative aux communes confie explicitement à celles-ci le transport des corps et l’inhumation ainsi que la création et l’entretien des cimetières.

La loi est donc parfaitement claire.

Créer et entretenir des cimetières dignes n’est pas une faveur qu’une commune peut éventuellement accorder à ses habitants lorsqu’elle dispose d’un excédent budgétaire.

C’est une compétence qui lui est attribuée par la loi.

Et pourtant, entre le texte et la réalité constatée sur le terrain, il existe parfois un gouffre.

Plus troublant encore : le besoin est connu depuis longtemps.

En 2022, le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, indiquait devant la Chambre des représentants que le Maroc avait besoin de 80 à 100 hectares supplémentaires chaque année pour ses cimetières.

Cela signifie que le besoin est quantifiable.

Il est prévisible.

Alors pourquoi attendre la saturation avant de réagir ?

FAUT-IL ATTENDRE UN DONATEUR POUR ENTERRER NOS MORTS ?

C’est probablement l’une des anomalies les plus révélatrices du système.

Dans de nombreux cas, lorsqu’il faut créer ou agrandir un cimetière, la mise à disposition ou le don d’un terrain par un bienfaiteur constitue une solution bienvenue.

Que des Marocains donnent une partie de leurs terres pour permettre l’inhumation de leurs concitoyens est un acte généreux qui mérite le respect.

Mais posons la question autrement :

Est-ce ainsi qu’un État moderne doit planifier l’enterrement de ses citoyens ?

La générosité privée doit rester une contribution.

Elle ne peut pas remplacer une politique publique.

On ne peut pas attendre qu’un propriétaire se manifeste providentiellement pour résoudre un besoin dont nous savons pertinemment qu’il augmentera chaque année.

Pourquoi les communes n’acquièrent-elles pas suffisamment tôt les terrains nécessaires ?

Pourquoi les documents d’urbanisme ne réservent-ils pas systématiquement des espaces correspondant aux besoins futurs ?

Nous savons prévoir les quartiers qui seront construits dans vingt ans.

Nous savons réserver des terrains pour des écoles, des routes, des zones industrielles, des équipements sportifs et des espaces verts.

Nous devrions être capables de prévoir également où reposeront nos morts.

La mort possède même une caractéristique particulièrement pratique pour un planificateur :

elle est inévitable et statistiquement prévisible.

UN CIMETIÈRE NE COÛTE PAS UNE FORTUNE

L’argument financier ne peut pas tout justifier.

Certes, le foncier représente un coût important, particulièrement dans les grandes agglomérations.

Mais une fois le terrain disponible, gérer dignement un cimetière ne nécessite pas des investissements pharaoniques.

Que faut-il ?

Des allées permettant aux familles de circuler sans marcher sur les tombes.

Une clôture correcte.

Des points d’eau.

Un gardiennage.

Un minimum de végétation lorsque les conditions le permettent.

Un entretien permanent.

Une organisation rationnelle des parcelles.

Des registres fiables.

Une numérotation des tombes.

Et désormais un système numérique permettant de retrouver facilement une sépulture.

Nous ne parlons ni d’une autoroute ni d’un hôpital universitaire ni d’un stade de 100.000 places.

Un cimetière propre, organisé et respectueux des morts ne devrait pas coûter une fortune.

Ce qui coûte cher, en revanche, c’est l’improvisation.

EN 2026, CHERCHER UNE TOMBE AU HASARD EST INACCEPTABLE

Il existe d’ailleurs une réforme qui pourrait être réalisée rapidement et à relativement faible coût : la numérisation.

Nous sommes en 2026.

Le Maroc parle d’intelligence artificielle, de Smart Cities et de digitalisation de l’administration.

Pourtant, dans certains cimetières, retrouver la tombe d’un proche relève encore de l’enquête familiale.

« Elle doit être derrière cet arbre. »

« Demandez au gardien. »

« Je crois que c’est après la troisième allée. »

Est-ce sérieux ?

Chaque cimetière devrait disposer d’un plan numérique.

Chaque tombe devrait être référencée.

Une famille devrait pouvoir saisir le nom du défunt sur son téléphone et connaître immédiatement l’emplacement de sa sépulture.

siaracash siaracash siaracash

Ce n’est pas de la science-fiction.

C’est de l’organisation.

NOS MORTS MÉRITENT UN BUDGET, PAS SEULEMENT DES PRIÈRES

Nous sommes un pays dans lequel le respect des morts occupe une place considérable dans la religion, la culture et les traditions familiales.

Nous accompagnons nos proches jusqu’à leur dernière demeure.

Nous prions pour eux.

Nous revenons visiter leurs tombes.

Nous entretenons leur souvenir pendant des décennies.

Mais collectivement, nous acceptons parfois qu’ils reposent dans des conditions que nous n’accepterions pour aucun autre espace public.

Quelle contradiction !

Un cimetière digne ne devrait pas dépendre de la richesse de la commune.

Il ne devrait pas dépendre de la générosité d’un donateur.

Il ne devrait pas dépendre de la mobilisation ponctuelle des familles.

Il doit relever d’un véritable service public.

La loi l’a déjà prévu.

Il faut maintenant l’appliquer.

QUE CHAQUE MAIRE RENDE DES COMPTES

Je lance donc une proposition très simple.

Que chaque commune marocaine publie l’état de ses cimetières.

Combien en possède-t-elle ?

Quelle est leur superficie ?

Combien de places restent disponibles ?

Dans combien d’années arriveront-ils à saturation ?

Combien d’hectares sont déjà réservés pour les vingt prochaines années ?

Quel budget annuel est consacré à leur entretien ?

Combien d’agents y travaillent ?

Existe-t-il un plan de réhabilitation ?

Les registres sont-ils numérisés ?

Des questions simples auxquelles les citoyens ont le droit d’obtenir des réponses.

Et j’invite également chaque président de commune à faire quelque chose d’encore plus simple :

passer une heure dans son principal cimetière.

Sans prévenir.

Sans protocole.

Sans photographes.

Qu’il marche entre les tombes, observe les allées, cherche une sépulture, regarde comment les familles circulent et constate lui-même les conditions dans lesquelles ses administrés enterrent leurs proches.

Une heure suffira probablement.

POURQUOI PAS UNE STRUCTURE NATIONALE DES CIMETIÈRES ?

Si les communes ne disposent pas toutes des moyens ou des compétences nécessaires, l’État doit intervenir.

Pourquoi ne pas créer une structure nationale chargée de la planification et du suivi des cimetières, rattachée au ministère de l’Intérieur ou organisée sous une autre forme appropriée ?

Elle pourrait établir une cartographie nationale des cimetières, mesurer leur niveau de saturation, définir des normes minimales, accompagner les communes, anticiper les besoins fonciers et superviser leur numérisation.

Et pourquoi ne pas mettre en place un programme national de réhabilitation des cimetières, financé conjointement par l’État et les collectivités territoriales ?

Le Maroc dispose de stratégies pour l’eau, l’énergie, le tourisme, l’agriculture, l’industrie, les infrastructures et le numérique.

Il est peut-être temps d’en avoir une pour ses cimetières.

Car la mort constitue probablement le seul besoin collectif dont nous pouvons affirmer avec une certitude absolue qu’il concernera un jour 100 % des Marocains.

LE MAROC DE DEMAIN DOIT AUSSI RESPECTER LE MAROC D’HIER

Notre pays change à une vitesse considérable.

Nos villes se transforment.

Nos infrastructures se modernisent.

Le Maroc veut présenter au monde l’image d’un pays ambitieux, moderne et organisé.

Très bien.

Mais la modernité d’une nation ne se mesure pas uniquement à ses aéroports, ses autoroutes, ses trains, ses hôtels ou ses stades.

Elle se mesure également à la manière dont elle traite ceux qui ne peuvent plus rien lui demander.

Une allée propre n’est pas du luxe.

Une tombe identifiable n’est pas du luxe.

Un point d’eau n’est pas du luxe.

Un espace permettant à une mère de se recueillir devant la tombe de son enfant sans devoir marcher sur celle d’un autre défunt n’est pas du luxe.

C’est de la dignité.

Mon précédent article disait :

Nos morts méritent mieux que ces cimetières.

Aujourd’hui, j’ajouterai ceci :

Ce ne sont plus les morts qu’il faut réveiller.

Il faut réveiller les vivants morts.

Les responsables qui savent mais ne font rien.

Les élus qui passent devant les murs des cimetières sans jamais regarder ce qui se trouve derrière.

Les candidats qui promettent le Maroc de demain en oubliant ceux qui ont construit celui d’aujourd’hui.

Nos morts ont laissé derrière eux des familles, des maisons, des terres, des commerces, des entreprises, des emplois et une richesse considérable qui continue à faire tourner l’économie nationale.

Le Maroc peut bien leur rendre quelque chose.

Pas des milliards.

Pas des monuments.

Quelques mètres carrés de dignité.

Et rapidement.

Par Abdelrhni Bensaid
1 Comment
Guillotine
41 minutes il y a

Bienvenue au Maroc, terre d’islam ! Nos gouvernants devrait avoir honte, les chrétiens ont plus de respect pour leurs défunt que nous. Leurs cimetières sont à l’image de leurs pays, et nous du notre.

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