Ce matin, presque tout le monde parlera des résultats. Je voudrais parler de ce qui les précède, parce que c’est là que se joue quelque chose de plus durable qu’un score : un acte de confiance.
Voter, c’est remettre un bout de papier à un inconnu en croyant qu’un autre inconnu le comptera, qu’on ne le remplacera pas, qu’il ne se perdra pas en route. Hier, ce geste s’est répété pendant onze heures dans tout le pays, dans des conditions normales selon le ministère de l’Intérieur. Une confiance de masse entre gens qui ne se connaissent pas est plus rare et plus fragile qu’on ne le croit.
Elle repose sur un dispositif que j’aime regarder de près. Le vote se déroule en présence des représentants des listes, c’est-à-dire de rivaux. Cette année, ils peuvent aussi obtenir des copies des procès-verbaux, qui ont la même valeur juridique que les originaux. Des adversaires s’assoient à la même table pour se surveiller. En clinique, la confiance n’est jamais l’absence de contrôle. C’est la possibilité de vérifier sans que l’autre se sente insulté. Se surveiller ainsi n’est pas un aveu de méfiance, c’est ce qui permet ensuite de se faire confiance.
Il y a l’envers. Pendant la campagne, des agents de propreté de Casablanca ont raconté leur quotidien face à l’accumulation des tracts. Je n’arrive pas à regarder ces papiers au sol sans penser à ce qu’ils disent du lien. Une promesse distribuée à tout le monde n’est adressée à personne, et les électeurs sont souvent désorientés devant la similitude des propositions. Quand on ne se sent pas adressé, on ne sait plus à qui faire confiance.
Puis la rumeur. À Tanger, des vidéos diffusées en ligne prétendaient montrer des perturbations aux abords de bureaux de vote. Un parti a dénoncé une machination et saisi le parquet général. Le parquet général a de son côté ouvert une enquête après la diffusion d’une vidéo d’enveloppes blanches dans une boîte en verre. Ailleurs, une rumeur de différend électoral s’est révélée, selon les premiers éléments de l’enquête, un simple accident de la route avec délit de fuite. Je ne sais pas ce que montrent ces vidéos, et ce n’est pas à moi de le dire. C’est le travail de l’enquête. Ce qui m’intéresse, c’est la mécanique. Une image ambiguë se lit à travers la confiance qu’on porte : quand elle est solide, on voit un accident, quand elle est entamée, on voit un complot. Après des déceptions répétées, l’esprit se met en veille active et guette la trahison. On appelle cela de l’hypervigilance, et on la respecte, car elle a longtemps protégé. Je ne diagnostique pas un pays. Je dis que cette vigilance est une réaction humaine, pas une tare.
Ce qui l’apaise, ce ne sont pas les discours. Ce sont des preuves modestes et répétées : des copies de procès-verbaux, des enquêtes ouvertes, et pour qui conteste, un recours devant la Cour constitutionnelle dans les trente jours suivant la proclamation des résultats. Qu’une rumeur ait été démentie en quelques heures est déjà un petit gain.
Reste la part qui nous revient. Avant de partager une vidéo, se demander qui l’a filmée, où, quand, et qui la confirme. Quatre questions, pas plus. Une confiance collective se construit aussi dans ce geste-là : ne pas passer à d’autres une inquiétude qu’on n’a pas vérifiée.
Les résultats diront qui siège. La manière dont nous nous parlerons de ces résultats dira si nous nous faisons confiance.












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