Que valent vingt années consacrées à un foyer lorsque le couple se sépare ? Comment préserver les liens d’un enfant avec ses parents après un divorce ? Quelle sécurité juridique offrir à une famille marocaine installée à l’étranger ? Derrière le chantier de la Moudawana, ces questions attendent des réponses concrètes. Elles donnent à la réforme une portée qui dépasse largement les affrontements politiques.
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement confère à ce dossier une résonance particulière. Une femme pourrait désormais conduire l’Exécutif chargé de défendre une évolution majeure du droit de la famille. Le symbole est fort. Il ne permet toutefois ni de présumer le contenu définitif du texte ni d’attribuer à cette nomination une intention officielle concernant son adoption.
2027 pourrait devenir l’année décisive de la Moudawana. Cette perspective demeure conditionnée par la finalisation du projet et son calendrier parlementaire. En août dernier, le ministre de la Justice évoquait encore des ajustements ainsi que la difficulté de concilier des positions divergentes. L’impatience sociale ne constitue donc pas, à elle seule, un calendrier législatif.
Pour El Mansouri, l’enjeu sera de transformer une majorité parlementaire en majorité capable de porter une réforme de société. Les partenaires qui s’accorderont sur un programme économique ou sur la répartition des ministères ne partageront pas nécessairement les mêmes convictions sur le droit de la famille. La solidité de la coalition se mesurera aussi à sa capacité à expliquer ses choix et à les défendre collectivement.
Ce débat mérite mieux qu’une opposition sommaire entre hommes réticents et femmes favorables au changement. Les désaccords traversent les générations, les familles et les partis. Ils portent sur la protection des droits, les responsabilités de chacun et l’articulation entre les évolutions sociales et le référentiel religieux.
Le chantier s’inscrit d’ailleurs dans un cadre institutionnel précis : les propositions à dimension religieuse ont été soumises au Conseil supérieur des oulémas, tandis que le Roi a arbitré plusieurs questions. La discussion publique devra tenir compte de ce travail et s’appuyer sur les dispositions effectivement présentées, plutôt que sur les versions fragmentaires circulant sur les réseaux sociaux.
La reconnaissance du travail invisible dans le couple constitue un enjeu essentiel. Une personne peut consacrer des années à élever les enfants, tenir le foyer ou soutenir l’activité de son conjoint sans disposer d’un revenu propre. Lors d’une séparation, comment apprécier cette contribution et prévenir la précarité ? Sans préjuger des réponses du futur texte, cette question rappelle que la justice familiale possède une dimension économique déterminante.
La protection des enfants exige la même attention. Au-delà des conflits entre adultes, le débat doit examiner comment garantir la continuité de leur prise en charge, préserver leurs liens familiaux et éviter que les procédures ne prolongent leur vulnérabilité. L’intérêt de l’enfant doit se traduire dans les décisions et leur exécution.
Les Marocains résidant à l’étranger attendent également des réponses. Mariages, divorces et différends parentaux peuvent faire intervenir plusieurs systèmes juridiques. La reconnaissance des décisions et la coordination des procédures méritent une place centrale dans la réflexion : la sécurité d’une famille ne devrait pas devenir plus incertaine lorsqu’elle franchit une frontière.
Enfin, une loi ambitieuse ne produira ses effets qu’avec des moyens adaptés. Formation des professionnels, information accessible, accompagnement des justiciables et exécution des décisions devront suivre. Le gouvernement sera jugé sur sa capacité à rapprocher les droits inscrits dans les textes des droits réellement exercés.
La Moudawana sera jugée moins sur les discours qui l’accompagnent que sur les injustices qu’elle permettra de corriger. C’est sur ce terrain qu’El Mansouri pourra donner une portée durable au symbole de son accession à la tête du gouvernement.












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