Depuis plusieurs jours, je publie sur mes réseaux sociaux une série construite autour d’une question très simple :« Qu’est-ce qui t’aurait aidé à demander de l’aide plus tôt ? »
J’ai demandé aux personnes qui me suivent de répondre avec leurs propres mots. Puis, chaque jour, je reprends l’une de ces réponses et j’essaie, en tant que psychiatre, d’expliquer ce qu’elle nous apprend sur les obstacles qui peuvent retarder l’accès au soin.
Certaines réponses sont très concrètes.« Que quelqu’un vienne avec moi. »Parce que demander de l’aide n’est pas toujours un geste que l’on parvient à accomplir seul. Chercher un professionnel, prendre rendez-vous, se présenter à une première consultation peuvent déjà représenter beaucoup lorsqu’on va mal.« Que je puisse me le permettre. »Parce que tous les obstacles à la santé mentale ne sont pas psychologiques. On peut avoir reconnu son besoin d’aide, trouvé le bon professionnel et pourtant ne pas pouvoir assumer financièrement des consultations répétées.D’autres réponses parlent de la peur du diagnostic, des médicaments, du regard de la famille.
À chaque fois, la même chose apparaît : derrière une décision apparemment individuelle, demander ou non de l’aide, se cachent des obstacles sociaux, culturels, économiques et liés à la manière dont nous avons organisé et représenté le soin psychique.
C’est ce qui donne une résonance particulière à la Journée mondiale de la santé mentale de ce 10 octobre.Cette année, l’Organisation mondiale de la Santé a choisi pour thème : « À l’écoute de l’expérience vécue : des voix authentiques pour un réel changement. »
Et le message va plus loin qu’un simple appel au témoignage.
Il nous demande de considérer que les personnes qui ont vécu un trouble psychique, cherché de l’aide, rencontré nos institutions, parfois abandonné puis repris un parcours de soin, savent quelque chose de notre système que nous ne pouvons pas entièrement apprendre depuis nos cabinets, nos administrations ou nos statistiques.
Nous avons appris à donner un micro. Pas toujours une chaise.
Dans les campagnes de santé mentale, le témoignage est devenu presque incontournable.Une personne raconte sa dépression. Une autre son hospitalisation. Une autre encore son rétablissement.Ces récits ont une valeur immense. Ils donnent un visage à ce que les statistiques rendent abstrait. Ils peuvent réduire la honte et permettre à quelqu’un de se reconnaître dans l’histoire d’un autre.
Mais quelque chose d’étrange se produit parfois.
On invite la personne à raconter son parcours devant une salle entière. Puis, lorsqu’il faut décider de la manière dont le service fonctionnera, de ce qui sera mesuré, de la façon dont les patients seront accueillis ou du contenu de la formation des professionnels, elle n’est plus là.
Or l’expérience vécue produit une connaissance particulière.Un psychiatre peut connaître les critères diagnostiques d’une dépression.Il peut connaître les traitements efficaces, leurs indications et leurs effets indésirables.Mais il ne sait pas nécessairement ce que ressent une personne lorsqu’elle hésite six mois avant de pousser la porte d’un cabinet.Il ne sait pas ce qu’elle imagine lorsqu’elle entend le mot « psychiatre ».Il ne sait pas à quel moment elle a failli abandonner le parcours.Il ne sait pas toujours quelle phrase prononcée par un professionnel lui a donné confiance ou l’a empêchée de revenir.
Ce savoir-là ne remplace ni la médecine ni la recherche.Il les complète.
Le Maroc entre justement dans une période décisive
La question arrive à un moment particulier.Le Maroc vient de lancer son Plan Santé Mentale 2030, avec près de 4 milliards de dirhams annoncés, 86 actions et une transformation importante de l’offre prévue d’ici 2030. Lors du lancement, il a également été indiqué que des associations, notamment de familles et d’usagers des services psychiatriques, avaient été consultées.C’est important.Mais le thème choisi cette année par l’OMS nous oblige à poser la question suivante :consultées une fois, ou associées durablement ?
Car il existe une différence considérable entre demander un avis sur un plan déjà largement constitué et installer durablement des personnes concernées dans les espaces où les services seront conçus, évalués et corrigés.
Le monde est encore loin de cette participation systématique.Selon l’Atlas de la santé mentale 2024 de l’OMS, parmi les pays ayant répondu à l’enquête, seuls 45 % déclaraient collaborer de manière continue avec des personnes ayant une expérience vécue ou avec des groupes représentant familles et aidants pour planifier, fournir ou suivre les services de santé mentale. La question ne concerne donc pas seulement le Maroc.
Mais nous avons aujourd’hui l’occasion de ne pas reproduire ce retard.
Le 10 octobre ne devrait donc pas être seulement une journée de témoignages
Cette année, la Journée mondiale de la santé mentale ne nous demande donc peut-être pas simplement d’écouter davantage.Elle nous demande quelque chose de plus difficile :accepter que celles et ceux que nous avons l’habitude de soigner puissent aussi nous apprendre à mieux soigner.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre











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