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Quand j’étais l’IA de ma grand-mère!

octobre 12, 2026
in ACTUALITÉS, Maroc
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J’avais douze ans quand ma grand-mère m’a convoqué pour une mission d’État. Cela faisait deux mois qu’elle n’avait aucune nouvelle de son fils qui habitait Casablanca. Deux mois de silence, pour une mère, c’est une éternité. Il était un peu souffrant quand elle l’avait quitté pour rentrer à Rabat, chez-nous, c’est-à-dire chez-elle, et depuis, rien. Pas un mot, pas un signe, pas même un pigeon voyageur.

Si elle a pensé à moi, ce n’était pas tout à fait par hasard. Avant cette lettre, j’avais beaucoup lu. Énormément, même. Je passais plus de temps à la bibliothèque qu’à la maison. Les livres étaient mon royaume. En faisant appel à moi, elle faisait le pari que, après autant de lectures, je serais peut-être capable d’écriture.

Nous sommes en 1972. WhatsApp n’existe pas. Pour garder le contact entre les familles, il n’y avait qu’une technologie de pointe, la lettre. Du papier, une enveloppe, un timbre, et beaucoup de patience. Cette tâche revenait normalement à mon père, mais il était devenu aveugle depuis deux ans, et la plume familiale était tombée de ses mains. La relève, c’était moi. On ne m’avait pas demandé mon avis. À cette époque, on ne demandait pas l’avis des enfants, on leur confiait des responsabilités.

Sur le papier, la mission était simple. Il suffisait de résumer l’essentiel en quelques lignes, «Comment vas-tu ? Mieux, j’espère. Tu me manques. Donne-moi de tes nouvelles ». Cinq phrases et le tour était joué.

De tous mes oncles, c’était celui que j’aimais le plus. Et lui écrire au nom de sa propre mère, c’était un défi que je tenais à relever, comme si on m’avait confié un rôle de composition. À 12 ans, je devais jouer le personnage d’une grand-mère qui s’ennuie de son fils. Je ne voulais pas d’une lettre administrative. Je voulais que mon oncle soit touché dès la première ligne, en plein cœur.

Je me suis donc installé avec mon stylo à bille, comme un chirurgien devant un patient. Et là, le vide. Pas un mot, pas une idée. Tous ces livres lus, et pas une phrase ne trouvait le chemin vers moi. La page blanche me regardait avec insolence.

Ma grand-mère, elle, me regardait aussi. Assise dans la chambre, elle suivait chacun de mes gestes avec la gravité d’un jury. Je fixais le plafond. J’inspectais les murs. Je consultais les fenêtres. L’inspiration se cacherait-elle derrière les rideaux ? Je faisais quelques pas entre la chambre et le balcon, les mains dans le dos, le front plissé, dans la posture du grand écrivain en panne. Lalla a compris que les mots tardaient.

Alors elle a pris les choses en main. Dès que quelqu’un osait entrer dans la chambre, elle le sommait de ne pas faire de bruit, de ne pas déranger, de ne surtout pas effrayer les mots. Il fallait les laisser tomber du ciel.

Son chapelet à la main, elle s’est mise à murmurer « Allah Akbar… Allah Akbar… ». Elle priait pour moi, bien sûr, pour mon oncle et pour l’humanité tout entière. Ces deux mots ont introduit la première ligne de ma lettre, « Allah Akbar, nul ne peut être plus grand que Lui, c’est Lui que je prie chaque jour pour que tu te rétablisses de ta maladie… ».

Le reste a suivi, d’un seul élan, comme un barrage qui cède. Une longue tirade, un hymne aux qualités de cet homme que le bon Dieu devait absolument bénir de sa protection divine par la voix de sa mère. J’y avais mis tout ce que je ne savais pas dire autrement. L’affection d’un neveu, l’inquiétude d’une mère, et une bonne dose d’éloquence d’adolescent qui découvre qu’il a peut-être un pouvoir entre les mains.

Il y a quelque temps, je suis retombé sur cette lettre au fond de mes archives. Je l’ai relue, un peu intimidé, comme on retrouve un vieil ami qu’on n’a pas vu depuis cinquante ans. Et j’ai dû me rendre à l’évidence. Pour un gamin de douze ans, ce n’était vraiment pas mal. J’ai encore du mal à croire que c’est moi qui l’ai écrite.

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Mon oncle, lui, n’a même pas envisagé que ce puisse être moi. Pour lui, c’était une évidence, la lettre venait de mon père. Aucune autre explication n’était possible. Mon père n’était-il pas instituteur, poète, littéraire jusqu’au bout des ongles, et le seul de sa famille à avoir fait de sérieuses études ? Qui d’autre aurait pu pondre une telle prose ?

Un seul détail clochait. L’écriture. Il ne reconnaissait pas la main de son frère. Lui qui admirait cette calligraphie élégante, ces lettres bien alignées, se retrouvait devant des lignes qui penchaient. Il en a ressenti un pincement au cœur. La cécité de son frère le privait aussi de son écriture. Il s’est alors résigné à l’idée que mon père avait dû dicter ses mots à quelqu’un d’autre.

Mais à qui ?

Quelques semaines plus tard, mon oncle a fini par faire le voyage de Casablanca à Rabat, répondant à l’appel de sa mère. Il n’a pas oublié d’emporter la lettre, celle que j’avais passé une journée entière à écrire, raturer, recommencer. Arrivé à la maison, il a remercié chaleureusement mon père de l’avoir rédigée. « De quelle lettre parles-tu ? ». Il n’en connaissait même pas l’existence. C’est alors que ma grand-mère, non sans un sourire fier, a tourné la tête vers ses deux fils et annoncé que le rédacteur, c’était moi.

Je ne saurais décrire la réaction de mon oncle. Il y avait de la surprise, de l’incrédulité, de la fierté, et peut-être aussi une pointe de vexation d’avoir été si longtemps trompé par un gamin. Ses yeux allaient de la lettre à moi, de moi à la lettre, comme s’il cherchait la ficelle entre nous.

Mais sa réaction a eu sur moi un effet des plus positifs. Pour la première fois, quelqu’un me regardait comme un écrivain. Je ne savais pas encore que l’écriture allait m’accompagner toute ma vie.

J’ai écrit, depuis, pour un nombre incalculable de personnes qui, comme Lalla, avaient besoin d’un petit coup de main pour exprimer une émotion, un état d’âme, ce que le cœur sait déjà, mais que la plume ne sait par où commencer. Une lettre à un fils, un mot de remerciement, des condoléances, une demande délicate, des excuses qu’on n’arrivait pas à formuler, une jeune fille qu’on voulait séduire, charmer.

Et puis il y a eu les détenus. Des milliers de détenus que le destin a mis sur mon chemin, et à qui j’ai souvent prêté ma plume. Chaque fois, la même scène, quelqu’un qui sait ce qu’il ressent, et quelqu’un qui cherche les mots pour le dire.

Ces mots, par la force des choses, ont pris toutes sortes de formes et de styles. Le niveau n’était pas toujours le même, selon que j’écrivais pour un analphabète ou pour un lettré, selon ce que son regard, sa parole ou son silence me dictait de mystérieux ou de transparent. Mais le plus beau dans cette aventure, c’est d’avoir réussi, très souvent, à transmettre le goût de l’écriture à ceux qui ignoraient leurs propres talents et ne soupçonnaient pas qu’ils avaient moins besoin de moi que de creuser un peu dans leur propre bagage. Je n’étais pas un prof de français, loin de là, juste un défricheur de puits.

Le français n’est pas ma première langue. Ma deuxième est venue à moi sur le tard. Une ironie amusante, je suis incapable de faire une faute d’orthographe en arabe, une langue que je pratique pourtant très rarement depuis mon arrivée au Québec il y a 45 ans. Alors qu’en français, je fais encore appel à Google pour les corriger. Mais mon histoire avec le français est une longue et belle histoire qui, à chaque texte, ne fait que recommencer.

Sans jamais devenir écrivain, je n’en ai pas la prétention, je suis devenu, avec le temps, écrivain public, transmetteur et passeur de mots. Bien moins parfait que l’IA.

Mais ce jour-là, à douze ans, j’ai été, le temps d’une lettre, l’IA de ma grand-mère. Une intelligence qui n’avait rien d’artificiel et qui a su, avec quelques mots tombés du ciel, grâce à la prière d’une noble dame, rapprocher une mère de son fils.

Par Mohamed Lotfi

 

PS : Lalla Zoubida, ma grand-mère. Cette femme analphabète a été, pour toute la famille, le poteau mitant qui, plus de trente ans après sa mort, continue de soutenir, d’inspirer et de guider chacun de ses membres, petits et grands.

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