Jeudi, il fallait convaincre les députés. Vendredi, il fallait expliquer aux Marocains ce qui pourrait changer dans leur portefeuille. En quarante-huit heures, le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri est passé de la bataille de l’investiture à celle du budget. Entre les échanges avec le PJD, les critiques du RNI et les annonces sociales de Fouzi Lekjaa, une question traverse désormais la nouvelle législature : quelle distance séparera les engagements des résultats ?
Le premier obstacle a été franchi jeudi 22 octobre. Avec 204 voix favorables contre 127, le programme gouvernemental a obtenu l’approbation de la Chambre des représentants, achevant la procédure constitutionnelle d’investiture. La majorité dispose ainsi du mandat parlementaire nécessaire pour engager son action. Mais les six voix séparant ce résultat du seuil requis de 198 rappellent l’importance de la présence et de la discipline lors des rendez-vous décisifs. Ce décompte ne permet toutefois pas, sans relevé nominatif complet, de conclure à des défections.
Dans l’hémicycle, la confrontation a rapidement dépassé l’examen du programme. Face au PJD, la cheffe du gouvernement a contesté un discours qu’elle juge fondé sur la victimisation et la remise en cause des conditions électorales lorsque les résultats sont défavorables. Selon le compte rendu d’AM+ Media, elle a également appelé les partis à s’interroger sur leur responsabilité commune dans la défiance des citoyens, en insistant sur les attentes d’une jeunesse davantage intéressée par les résultats que par les accusations partisanes.
Le face-à-face avec le RNI porte une autre contradiction. Le parti de la précédente majorité défend son bilan et relève les continuités présentes dans le nouveau programme. Le PAM, qui participait lui aussi à cette gestion, revendique désormais un changement de méthode. L’USFP et le PPS soutiennent, pour leur part, des orientations qu’ils présentent comme une réponse aux revendications sociales longtemps défendues depuis l’opposition. Chacun devra donc expliquer ses choix au-delà de sa nouvelle place dans l’hémicycle.
La probité constitue déjà un terrain de confrontation. El Mansouri a défendu Younes Bjijou contre les soupçons de conflit d’intérêts évoqués autour de sa nomination à la Santé. Elle a aussi annoncé sa volonté de renforcer la lutte contre la corruption et évoqué le chantier de l’enrichissement illicite. Ces déclarations engagent politiquement l’Exécutif : leur portée dépendra des textes proposés et des mécanismes de transparence effectivement mis en place.
Vendredi 23 octobre, la présentation du projet de loi de finances 2027 par Fouzi Lekjaa a donné un contenu plus concret à cette confrontation. Les mesures annoncées restent soumises à l’examen parlementaire, mais elles permettent déjà de cerner les priorités affichées.
Le pouvoir d’achat occupe une place centrale. Selon les annonces ministérielles, la réforme de l’impôt sur le revenu doit alléger la charge des salariés, avec une exonération annoncée pour les rémunérations nettes mensuelles inférieures à 10 000 dirhams. Le coût de la révision de l’IR est évalué à 5,5 milliards de dirhams pour 2027, dans un parcours de réforme allant jusqu’en 2031. Les gains dépendront de chaque situation salariale et des modalités finalement adoptées.
Le gouvernement annonce également le relèvement du minimum de pension de 1 000 à 1 700 dirhams à compter de janvier 2027, pour environ 500 000 bénéficiaires, ainsi que la prise en charge des factures mensuelles d’électricité inférieures ou égales à 100 dirhams. Cette dernière mesure concernerait environ six millions de clients, pour une dépense annuelle estimée à 2,8 milliards de dirhams. Le périmètre d’application et les modalités pratiques devront être précisés lors de l’examen des dispositifs concernés.
Autre engagement directement perceptible par les ménages : le minimum de l’aide sociale directe passerait de 500 à 600 dirhams, avec trois milliards de dirhams supplémentaires. L’objectif annoncé d’atteindre progressivement 1 000 dirhams relève, lui, de l’horizon de fin de mandat. Le ministre a également évoqué une évolution du ciblage vers une prise en compte accrue des revenus effectifs des familles.
La santé et l’éducation doivent constituer les autres grands tests. Les annonces rapportées font état de 45,4 milliards de dirhams pour la santé, avec des programmes de réhabilitation des soins primaires et des hôpitaux. L’enveloppe regroupant l’éducation, l’enseignement supérieur et la formation atteindrait 121,3 milliards de dirhams. Le débat parlementaire devra préciser la répartition de ces crédits et leur traduction territoriale : davantage de moyens ne produira de meilleurs services que si les recrutements, les équipements et les travaux suivent.
Le financement de ces ambitions ouvre une bataille fiscale. D’après les dispositions du projet rapportées par AM+ Media, les sociétés d’importation ou de distribution d’hydrocarbures réalisant un bénéfice net d’au moins 100 millions de dirhams seraient soumises à un taux d’IS de 40 %, contre 35 %. Le projet prévoit également un acompte fiscal de 5 % sur certaines importations de marchandises destinées à la revente. Une fiscalité accrue sur les bénéfices des grandes entreprises pétrolières ne signifie cependant pas, à elle seule, une baisse des prix à la pompe.
L’équation reste exigeante : alléger l’impôt des salariés, renforcer les prestations sociales et financer les services publics suppose des recettes solides. Le projet table, selon le même compte rendu, sur 437,4 milliards de dirhams de recettes fiscales, pour 482,4 milliards de recettes ordinaires. La capacité à atteindre ces prévisions sera aussi déterminante que les autorisations de dépenses.
Ces deux journées ont donc installé les protagonistes et posé les premiers chiffres sur la table. Le travail décisif commence maintenant : examiner les dispositions, vérifier les financements et fixer des échéances contrôlables. Les Marocains sauront apprécier une baisse effective de leur prélèvement fiscal, une pension revalorisée ou un rendez-vous médical obtenu plus rapidement. La confiance parlementaire donne au gouvernement les moyens politiques d’agir ; seuls les résultats lui permettront de gagner durablement celle des citoyens.












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