En mars, en avril, en mai, Yassine, développeur à Casablanca, paie 100 dollars son abonnement à un outil d’IA. En juin, le prélèvement passe à 120, sans un mot. Yassine est fictif et ses montants sont illustratifs, mais la ligne en plus a bien un nom : TVA.
Ce n’est pas un épisode marocain. Selon le cabinet Fonoa, plus de 110 juridictions appliquent la TVA ou la GST aux services numériques vendus sans présence locale. L’Europe a posé la règle dès 2015 : taxer dans le pays du client. Les ventes en ligne transfrontalières y sont passées d’environ 3 milliards d’euros de TVA en 2015 à plus de 20 milliards en 2022 (Tax Foundation), et les guichets uniques ont déclaré plus de 33 milliards en 2024. Dix-huit pays ont choisi une autre voie, une taxe sur le chiffre d’affaires des grandes plateformes : le Royaume-Uni en a tiré 800 millions de livres en 2024-2025 au taux de 2 %, le Kenya a recueilli 2,3 milliards de shillings auprès de 454 fournisseurs fin août 2025. Les deux outils coexistent : le Congo applique 18 % de TVA, la Tanzanie a relevé de 2 à 3 % sa taxe sur les ventes numériques. Le Maroc rejoint donc un mouvement, il n’invente rien. Ce qui compte est l’outil qu’il a choisi.
Voilà le nœud. La TVA et la taxe sur le chiffre d’affaires ne frappent pas la même personne. La seconde pèse sur la plateforme, qui peut ou non la répercuter dans ses prix, et le client ne la voit jamais. La TVA est une taxe sur la consommation : elle est faite pour être payée par le client final, et elle apparaît sur la facture. On pourrait croire que le fournisseur, comme toute entreprise, déduit sa TVA. Ici, non. Au Maroc, le fournisseur étranger s’immatricule, déclare chaque trimestre et reverse, sans droit à déduction. Il ne perd donc rien, il collecte pour l’État. Tout dépend alors du client. Une entreprise assujettie relève de l’autoliquidation : sur 100 dollars, elle déclare 20 de TVA et les déduit aussitôt, son coût réel reste 100, sauf une trésorerie avancée jusqu’à 90 jours. Un étudiant, un freelance, un auto-entrepreneur non assujetti paie 120 et ne récupère rien. Même ligne sur la facture, deux justices différentes : neutre pour celui qui déduit, définitive pour celui qui ne le peut pas.
Combien de personnes, combien d’argent ? Aucune source publique ne donne le nombre d’abonnés payants au Maroc, ni pour ChatGPT ni pour Claude. On peut pourtant s’en approcher. Selon l’enquête Sunergia de janvier 2026, 33 % des Marocains utilisent l’IA, contre 6 % en 2023, dont 89 % ChatGPT : sur 36,8 millions d’habitants, cela ferait plus de 12 millions d’utilisateurs. Reste à savoir combien paient. OpenAI revendique 50 millions d’abonnés pour 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, soit 5,6 %. Au Maroc, entre cartes internationales, dotation limitée à 20 000 dirhams par an et pouvoir d’achat, ce taux sera plus bas : je pose 1 %, 2,5 % et 5 % comme bornes, c’est une hypothèse. Cela donne environ 120 000, 300 000 et 600 000 abonnés. ChatGPT Plus coûte 200 dirhams, 240 avec la TVA, soit 480 dirhams de TVA par an et par abonné ; la formule Go, autour de 55 dirhams, en rapporte 132. Si tous prennent Go au scénario bas, la recette annuelle tombe à environ 16 millions de dirhams. Avec moitié Go, moitié Plus au centre, elle atteint 93 millions. Si tous prennent Plus au scénario haut, près de 290 millions de dirhams.
Ce calcul est volontairement partiel : il ne mesure que l’abonnement individuel à ChatGPT. Il laisse de côté les autres fournisseurs, Anthropic en tête, dont les formules professionnelles dépassent 100 dollars par mois, et surtout les API, facturées à l’usage, dont personne ne connaît le volume marocain et qui pèse peut-être bien davantage que les abonnements.La fourchette est large, parce que l’incertitude vient d’abord d’une donnée que ni l’État ni les plateformes ne publient.
Où irait cet argent ? Je n’ai trouvé ni recette officielle annoncée ni affectation. La loi organique relative à la loi de finances pose que toutes les recettes vont au budget général, sauf comptes d’affectation spéciale et services autonomes. Rien n’indique qu’une exception existe ici. Elle se mêlerait donc aux autres, avec la part de TVA qui revient aux collectivités. Ce serait légitime. Ce serait aussi invisible : les montants britannique et kényan sont connus parce que quelqu’un les a publiés, le montant marocain ne le sera que si l’on décide de le faire.
Le 16 octobre, le Maroc a créé un ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration. Il ne lève pas cette TVA, mais la question devient politique : que finance-t-on, en payant pour l’IA ? Trois voies existent : laisser la recette dans le budget général, l’affecter à un objet précis, ou au moins publier chaque année le montant collecté. Je ne tranche pas. Je constate qu’aucune n’a été nommée.
Un impôt dont on connaît la destination se discute. Un impôt dont on ignore la destination se subit.












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