Quand Nadia est entrée dans mon cabinet, elle m’a dit qu’elle avait attendu cinq ans. Trente-quatre ans, deux tentatives de suicide jamais signalées, un mari qui ne savait pas, un médecin de famille qui parlait de fatigue. Et cette phrase, qui m’a frappé : « Docteur, j’ai eu raison d’attendre. Je connais maintenant les conséquences. » Je n’ai pas tout de suite compris. Mais elle m’a expliqué.
On parle souvent de « retard » : retard de consultation, retard de diagnostic, retard culturel d’une société qui n’oserait pas. Mais le mot « retard » suppose que la trajectoire normale serait d’aller plus vite. Or dans le Maroc de 2026, qui pourrait honnêtement blâmer Nadia d’avoir calculé ?
Le Dr Hachem Tyal a publié, en avril et en mai, deux tribunes essentielles sur la honte de consulter et le déni perpétué qui entoure la santé mentale au Maroc. Il a raison sur tout. Il y a juste un mot, peut-être, qu’il n’a pas employé, et qui change l’angle : la honte de consulter, ici, n’est pas seulement une faiblesse psychique. C’est une rationalité économique.
Une consultation de psychiatre privé à Casablanca ou à Rabat coûte aujourd’hui entre 500 et 1 000 dirhams. L’AMO ne couvre la santé mentale que de manière marginale. Aucun psychiatre public n’exerce dans la majorité des préfectures hors des grands centres urbains. Pour une psychothérapie hebdomadaire de six mois — durée minimale pour une dépression sévère installée — il faut compter entre 13 000 et 26 000 dirhams. Le SMIG mensuel est à 3 045 dirhams nets. Le calcul est trivial.
À cela s’ajoute la rareté. Le Maroc compte 1,7 psychiatre pour 100 000 habitants — chiffre rappelé par l’Istiqlal lors de sa conférence du 29 avril. Le délai d’attente en hôpital public, quand on en trouve un, se compte en mois. Cette rareté n’est pas culturelle. Elle est budgétaire et démographique.
Vient ensuite le coût social, sans doute le plus lourd. Un diagnostic psychiatrique au Maroc peut sortir du dossier médical et contaminer le reste — un mariage qui se défait, un poste qui se ferme, une garde d’enfants qui bascule, un prêt qui se refuse. Aucune protection juridique solide n’encadre encore le secret psychiatrique. Le projet de loi 71-13, censé donner ce cadre, attend depuis plus de dix ans.
Et puis il y a le vide en première ligne. Les médecins généralistes marocains ne sont presque pas formés au repérage des troubles psychiques. Le patient anxieux qui consulte son médecin de famille s’entend parler de « fatigue », de « stress », parfois pendant cinq ou dix ans, avant qu’on lui suggère un autre interlocuteur. La honte de Nadia n’est pas dans Nadia. Elle est dans ce silence d’orientation.
Reste le coût symbolique, peut-être le plus invisible. Aucune campagne publique grand public sur la santé mentale n’a vraiment circulé au Maroc ces vingt dernières années. Aucun spot, aucune affiche dans les hôpitaux, aucun numéro à appeler. Le silence institutionnel devient un message : ce sujet n’a pas droit de cité. Le patient l’entend, et il calcule.
La honte n’est donc pas un trouble. C’est une réponse adaptée à un environnement défaillant. Demander à un patient marocain de « dépasser sa honte » sans changer le système qui la produit, c’est lui demander de payer deux fois — d’abord pour son symptôme, ensuite pour son courage.
J’ai écrit récemment que la honte se transmet, qu’elle est un langage appris dans la famille. Elle est aussi produite, à un autre niveau, par les structures qui nous entourent. Les deux niveaux se renforcent.
Tant qu’aller voir un psychiatre au Maroc coûtera plus cher — financièrement, socialement, symboliquement — que la honte de ne pas y aller, nous continuerons d’arriver trop tard. Nadia n’a pas eu un retard. Elle a payé un prix. Et tant que ce prix ne baissera pas, mille autres comme elle continueront de calculer.
Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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