« Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. » On nous l’a chanté dans toutes les langues. Ce proverbe n’a pourtant aucun fondement biologique. Pire : il structure un système scolaire qui épuise nos enfants — et, par ricochet, nous-mêmes.
Les sociétés savantes internationales (American Academy of Pediatrics, American Academy of SleepMedicine) le répètent depuis 2014 : l’école ne devrait pas commencer avant 8h30 pour les collégiens et lycéens. La raison est physiologique : la phase circadienne de l’adolescent est naturellement retardée. Un ado ne peut biologiquement pas s’endormir avant 22h30-23h. Le forcer à se lever à 6h45 crée une dette de sommeil chronique — et cette dette, elle, est mesurable. À Seattle, un simple décalage de 7h50 à 8h45 a produit 34 minutes de sommeil supplémentaires par nuit.
On nous rétorquera : « C’est les écrans. » C’est faux. Les écrans aggravent le problème, mais n’expliquent pas le retard de phase pubertaire — qui existe chez les mammifères sans Instagram. Et si les adolescents sont biologiquement éveillés à 22h dans un monde qui ne leur propose rien entre 18h et 23h, le système fabrique lui-même une partie du recours aux écrans.
Mais ce texte va plus loin. Il pose une hypothèse que personne n’a encore testée scientifiquement : l’école ne règle pas seulement l’horloge de vos enfants. Elle règle aussi la vôtre. Vous ne choisissez pas votre heure de réveil — c’est l’école qui la choisit. Chaque lundi, votre corps vit l’équivalent d’un Paris-Moscou en décalage horaire. Ce phénomène, le social jetlag, est associé à une augmentation du risque cardiovasculaire — première cause de mortalité mondiale.
Le Maroc : un cas particulier et profondément inégal. Les maladies cardiovasculaires y représentent 38% des décès. L’âge médian d’insuffisance cardiaque y est de 57-58 ans, contre 68-70 en Europe. Sur cette population déjà vulnérable, nous imposons un dispositif horaire sans équivalent : deux changements d’heure en 42 jours autour du Ramadan. Une étude du CHU Ibn Rochd (Abouradi et al., 2020-2022) suggère paradoxalement que le jeûne protège le cœur pendant le mois sacré. Mais que se passe-t-il après, quand le bouclier métabolique tombe et que le deuxième changement d’heure arrive ? Aucune étude ne le dit.
Surtout, ce choc n’est pas subi également par tous. Un cadre en télétravail peut décaler son réveil, prendre son temps, absorber le décalage. Un ouvrier posté, un commerçant, une mère seule qui dépose ses enfants à 7h30 avant de pointer à 8h — pas le choix. Le social jetlag est un amplificateur d’inégalités de santé, et ce sont précisément les populations à plus forte prévalence d’hypertension et de diabète qui le subissent frontalement.
La vraie solution n’est donc pas un nouvel horaire rigide. C’est la flexibilité. Vingt à trente pour cent des adultes sont des chronotypes matinaux : un décalage uniforme à 10h leur imposerait un social jetlag inversé. Ce qu’il faut, ce n’est pas remplacer 8h par 10h. C’est en finir avec l’horaire unique — permettre aux familles, aux écoles, aux entreprises d’adapter leurs rythmes à l’âge, au chronotype et aux contraintes de chacun.
Le scénario minimal défendable : décaler à 8h30. Le ratio coût-bénéfice, modélisé par RAND et Brookings, atteint 9 pour 1. Le coût de transition est amorti en deux ans. Le scénario ambitieux — école à 10h, apprentissages le matin, sport l’après-midi, devoirs faits sur place — a été testé à Monkseaton en Angleterre : 50% d’absences maladie en moins. Abandonné pour raisons logistiques, pas pour raisons de résultats.
En mars 2020, le monde a réorganisé ses horaires en deux semaines. Pour un virus. Pas pour la première cause de mortalité mondiale.
Plus de 7 000 commentaires sous le réel viral du Dr Jimmy Mohamed le montrent : le ratio accord/désaccord atteint 33 contre 1. Le public ne conteste pas le constat. Le vrai adversaire, c’est le fatalisme — trois fois plus fréquent que le désaccord.
Jimmy Mohamed a dit qu’on n’aurait jamais le courage de changer ça pour nos enfants. Il a peut-être raison. Mais peut-être qu’on l’aura pour nous — pour vivre assez longtemps pour les voir grandir.
Le monde appartient à ceux qui dorment assez pour y rester.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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