L’OCDE a publié le 8 septembre les résultats de PISA 2025. Pour le Maroc, le constat est sans ambiguïté : 355 points en mathématiques, 358 en sciences, 321 en lecture — en recul sur les trois domaines depuis 2022, où les scores s’établissaient respectivement à 365, 365 et 339. La presse marocaine a immédiatement titré sur ce recul, et elle a raison de le faire : la baisse en lecture (−18 points en trois ans) est statistiquement significative, tout comme celle en mathématiques (−10 points). Plus de sept élèves sur dix se situent sous le niveau minimal de compétence dans les trois disciplines combinées, contre un peu moins de deux sur dix en moyenne OCDE. Neuf élèves sur dix n’atteignent pas le niveau minimal en lecture seule.
Le réflexe le plus naturel devant ce genre de chiffre est de basculer dans l’un de deux récits opposés : le déclin irrémédiable d’un système qui ne se réforme jamais, ou la preuve que la réforme en cours ne sert à rien. Les deux récits se trompent, et pour la même raison : ils traitent un chiffre agrégé comme s’il racontait une seule histoire, alors qu’il faut le désassembler avant de savoir quoi en faire.
Une tendance, pas un accident. Le premier apport de PISA 2025 est méthodologique autant que factuel : le Maroc dispose désormais de trois cycles de mesure — 2018, 2022, 2025 — là où il n’en avait que deux jusqu’ici. Le rapport confirme rétrospectivement le score marocain de 2018 en mathématiques (368 points), une donnée que la littérature disponible ne permettait pas de fixer précisément avant cette publication. La série complète — 368, puis 365, puis 355 — décrit une baisse continue plutôt qu’un plateau suivi d’un accident isolé. C’est une information différente de « le Maroc a eu un mauvais cycle » : c’est un système qui perd du terrain de façon régulière depuis sept ans, sur un point de départ déjà bas.
Ce recul n’est pas propre au Maroc — l’OCDE relève les niveaux moyens les plus faibles jamais enregistrés dans ses propres pays membres depuis la création de l’enquête. Mais cette baisse mondiale ne dispense pas d’un examen régional. Aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite et en Jordanie, les scores ont progressé entre 2022 et 2025 (respectivement +26, +32 et +23 points en sciences), pendant que le Maroc reculait de 7 points sur la même période. Seul le Kurdistan irakien, parmi les pays de la région testés, se classe derrière le Maroc. L’argument « tout le monde baisse, ce n’est pas spécifique au Maroc » est vrai en moyenne et faux dans le détail : la baisse marocaine s’inscrit dans un contexte régional où plusieurs voisins avancent.
Ce que ce chiffre ne dit pas. Les élèves testés en 2025 avaient 15 ans : ils étaient scolarisés depuis 2016-2017, bien avant le déploiement des Écoles Pionnières, engagé à partir de 2023 sur un nombre limité d’établissements. Ce cycle ne peut donc ni valider ni invalider cette réforme — le test qui le fera est celui de 2029 ou 2031, une fois qu’une cohorte aura traversé le dispositif de bout en bout. Le confondre avec un verdict sur la réforme en cours serait une erreur dans les deux sens : ni la preuve qu’elle échoue, ni l’alibi pour ne pas la juger plus tard sur ses propres résultats.
Ce que ce chiffre dit, en revanche. PISA 2025 permet pour la première fois de chiffrer, plutôt que d’affirmer, l’écart de moyens qui sépare le système marocain de la moyenne internationale. L’indice de pénurie de personnel enseignant déclaré par les chefs d’établissement marocains est le plus élevé parmi un groupe de comparaison à cinq pays incluant la France, l’Allemagne, la Turquie et les États-Unis. Seuls 12 % des élèves marocains sont scolarisés dans un établissement sans pénurie de matériel pédagogique, contre 44 % en moyenne OCDE — le seul indice positif, donc le plus dégradé, du groupe entier. Et l’écart entre élèves favorisés et défavorisés s’est creusé entre 2022 et 2025, passant de 37 à 55 points en sciences : le score des élèves défavorisés a reculé de 13 points quand celui des élèves favorisés progressait de 5. Ce dernier point mérite d’être répété, parce qu’il change la nature du problème : ce n’est pas seulement que le système recule, c’est qu’il protège de moins en moins également ceux qu’il scolarise.
Un chiffre, moins commenté, va dans l’autre sens : le ratio élèves-enseignant rapporté par les chefs d’établissement chute de 27 à 14 entre 2022 et 2025 — la baisse la plus forte parmi les 49 pays disposant d’une série longue sur cet indicateur. Si ce chiffre se confirme, il signale un effort de recrutement réel. Il est cependant assez abrupt pour mériter d’être vérifié avant d’y voir un acquis plutôt qu’un artefact de mesure — la prudence méthodologique n’est pas un excès de scepticisme, c’est ce qui évite de bâtir un récit de progrès sur une donnée qu’on n’a pas encore recoupée.
Ce qui s’ensuit. Le débat public autour de PISA se rejoue presque à l’identique à chaque publication : ceux qui y voient la preuve qu’il faut tout changer, et ceux qui y voient un chiffre étranger sans rapport avec une réalité locale plus complexe. Aucune des deux postures ne résiste à l’examen du détail. La bonne question n’est pas « le système marocain est-il en échec ou en réforme » — il est manifestement les deux à la fois, à des échelles différentes. La bonne question est : parmi les leviers qui ont fait progresser d’autres systèmes, lesquels le Maroc peut-il consolider avant d’étendre— formation et autonomie des enseignants, ajustement de l’enseignement au niveau réel de l’élève plutôt qu’à son niveau théorique, gouvernance du numérique avant sa généralisation —, le Maroc peut-il consolider avant d’étendre, plutôt que d’annoncer une nouvelle réforme par-dessus la précédente avant même de l’avoir évaluée.
Ma recommandation, à titre d’exploration individuelle : traiter PISA 2025 comme un point de mesure supplémentaire sur une trajectoire déjà connue, pas comme un événement qui appelle une réaction nouvelle. Suivre en priorité l’écart entre élèves favorisés et défavorisés plutôt que la seule moyenne nationale, parce que c’est l’indicateur qui vient de se dégrader le plus vite. Protéger la phase pilote des Écoles Pionnières de toute pression à s’étendre plus vite que sa propre capacité d’évaluation. Et attendre PISA 2029 pour juger cette réforme sur ses propres termes — ni avant, par impatience, ni jamais, par confort.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre



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