À chaque campagne électorale, le même catalogue revient, enrichi de nouveaux chiffres et accompagné d’engagements toujours plus ambitieux. Santé, éducation, emploi, pouvoir d’achat, logement, protection sociale : chaque formation politique promet de faire mieux que les autres et d’apporter enfin les solutions que les Marocains attendent.
Mais à force de regarder vers les cinq prochaines années, on finit presque par oublier de demander des comptes sur les cinq qui viennent de s’écouler.
Car le véritable problème n’est peut-être plus de savoir qui promettra le plus d’emplois, d’hôpitaux, d’écoles ou d’aides sociales. Il est de savoir qui assumera demain la responsabilité de ses résultats, de ses échecs et surtout de la gestion de l’argent public qui lui aura été confié.
C’est là que devrait commencer toute véritable réforme politique : lier réellement la responsabilité à la reddition des comptes.
Un ministre, un haut responsable ou un dirigeant d’établissement public ne devrait pas pouvoir quitter tranquillement ses fonctions à la fin d’un mandat sans que son bilan soit sérieusement évalué. Quels objectifs lui avaient été assignés ? Lesquels ont été atteints ? Combien d’argent public a été dépensé ? Avec quels résultats ? Des irrégularités ont-elles été relevées ? Et, dans ce cas, quelles suites leur ont été données ?
Ces questions sont finalement beaucoup plus importantes que certaines promesses électorales qui disparaissent aussitôt les urnes refermées.
L’administration n’est pas un héritage politique
Plus préoccupante encore est cette tendance observée à l’approche de la fin des mandats : nominations et repositionnements de responsables à la tête de différentes administrations, institutions ou départements.
Lorsque ces mouvements concernent des personnalités considérées comme proches du pouvoir politique sortant, ils nourrissent inévitablement le soupçon d’une volonté de conserver des relais et une influence au-delà des échéances électorales.
Même lorsqu’elles sont parfaitement légales, de telles nominations devraient répondre à des critères transparents de compétence, de mérite et d’indépendance. Car l’administration appartient à l’État et aux citoyens. Elle n’est ni la propriété d’un gouvernement ni l’héritage qu’un parti pourrait laisser derrière lui avant de quitter le pouvoir.
Une alternance politique n’a de sens que si l’administration demeure au service de l’intérêt général et non des fidélités partisanes.
La corruption, mère des batailles
Le Maroc pourra construire de nouveaux hôpitaux, recruter des enseignants, multiplier les programmes d’emploi et consacrer des milliards de dirhams aux politiques sociales. Mais tant que chaque dirham public ne sera pas entouré des garanties nécessaires de transparence, de contrôle et de responsabilité, une partie de ces efforts risque de perdre son efficacité.
La lutte contre la corruption, les conflits d’intérêts et l’abus de l’argent public devrait donc être placée au même niveau de priorité que la santé, l’éducation ou l’emploi.
Cette bataille ne peut se limiter aux discours, aux rapports qui s’accumulent ou aux scandales qui occupent l’actualité pendant quelques jours avant de disparaître.
Lorsque la justice établit définitivement qu’un responsable a détourné ou dilapidé de l’argent public, la sanction doit être suffisamment dissuasive pour que chacun comprenne que les deniers de l’État ne sont pas une propriété sans maître.
Condamnations sévères lorsque les faits le justifient, récupération des sommes détournées, saisie des avoirs provenant des infractions et interdiction d’exercer certaines responsabilités publiques : c’est aussi par la certitude de la sanction que se construit la confiance.
Car condamner un responsable reconnu coupable sans chercher à récupérer l’argent détourné ne suffit pas. Le citoyen est en droit de poser une question toute simple : où est passé son argent et qu’a fait l’État pour le récupérer ?
Avant de promettre demain, rendre compte d’hier
Voilà peut-être ce qui manque le plus aux campagnes électorales : un véritable bilan contradictoire avant le nouveau catalogue de promesses.
Chaque majorité sortante devrait expliquer publiquement ce qu’elle avait promis, ce qu’elle a réalisé, ce qu’elle n’a pas réussi à faire et pourquoi. Les chiffres devraient pouvoir être confrontés aux engagements pris cinq ans auparavant et les résultats soumis au jugement des citoyens.
De son côté, chaque opposition qui aspire à gouverner devrait expliquer non seulement comment elle compte améliorer la santé, l’école ou l’emploi, mais également quels mécanismes elle instaurera pour renforcer le contrôle, la transparence et la responsabilité de ceux qui géreront l’argent public.
La démocratie ne peut pas fonctionner uniquement sur un rendez-vous électoral tous les cinq ans. Elle suppose que celui qui exerce une responsabilité publique sache qu’un jour il devra répondre précisément de la manière dont il l’a exercée.
Le jour où un responsable hésitera à détourner un seul dirham parce qu’il saura qu’il risque non seulement une lourde condamnation, mais qu’il devra également restituer ce qu’il a pris ; le jour où une nomination publique sera d’abord associée à la compétence plutôt qu’à la proximité ; le jour où un gouvernement sortant devra rendre des comptes aussi précisément qu’il formule de nouvelles promesses, alors une étape décisive aura été franchie.
Une élection n’efface pas un bilan
Car c’est peut-être là que réside la véritable faiblesse de notre système de reddition des comptes.
Si un chef de gouvernement peut arriver au terme de son mandat, quitter ses fonctions et laisser se dérouler de nouvelles élections sans avoir à expliquer clairement ce qu’il a fait de ses engagements, de ses résultats et des moyens publics placés sous la responsabilité de son gouvernement, alors le simple passage par les urnes risque de finir par le blanchir politiquement de tout.
Or, une élection ne doit jamais devenir une amnistie politique du bilan précédent.
Avant de demander aux Marocains de choisir ceux qui gouverneront demain, il faut leur permettre de juger, en toute transparence, ceux qui ont gouverné hier.
La reddition des comptes ne doit pas commencer lorsqu’un scandale éclate. Elle doit être la conséquence normale de l’exercice du pouvoir.
Promettre est le droit de celui qui veut gouverner. Rendre des comptes est le devoir de celui qui a gouverné.
Et c’est peut-être par là que devrait commencer la prochaine campagne électorale.



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