Le bledsplaining est l’équivalent diasporique du mansplaining : une condescendance, souvent institutionnelle ou politique, qui explique à ceux « du dehors » ce qu’ils vivent, ce qu’ils devraient ressentir et comment ils devraient habiter leur lien au pays. Ce phénomène repose sur un postulat erroné : l’idée que le « centre » comprend mieux la « périphérie » qu’elle ne se comprend elle-même.
Il en existe deux formes. La première est frontale : arrogante et assumée, elle disqualifie sans détour, faisant comprendre à celui qui rentre qu’il n’a droit à aucune reconnaissance en retour. La seconde est plus insidieuse, car plus polie. Sourde et bureaucratique, elle célèbre la diaspora dans les discours officiels tout en la reléguant, dans les faits, au fond de la salle. Elle ne dit jamais « non », elle cesse simplement de répondre, et nomme cela de la « patience ».
Un système de structures, pas d’individus
Le problème n’est pas individuel. Ce sont des structures, des réflexes et une culture de la relation aux Marocains Résidant à l’Étranger (MRE) qui produisent ces effets. Les nommer, ce serait faire croire qu’il suffirait de changer quelques visages pour résoudre le mal.
J’ai pu observer ce format lors d’une réunion de travail sur la mobilisation des compétences à l’Université Internationale de Rabat en octobre 2025. Malgré une invitation prometteuse, le dispositif — tables nominatives, micros, protocole et absence de siège attribué pour certains experts — a transformé la séance en un séminaire sur les Marocains du monde, mais sans Marocains du monde sur scène. On y brandit des concepts comme la « souveraineté cognitive », ce mot-valise cher aux notes ministérielles, qui sonne affreusement creux quand les cerveaux concernés sont assis dans le couloir.
La langue comme barrière invisible
Le bledsplaining passe aussi par les codes choisis. Lors de ce séminaire, un exposé sur la pénurie d’eau s’est déroulé intégralement en arabe classique, une langue que beaucoup de MRE présents ne maîtrisent plus vraiment. Personne ne s’en est étonné.
C’est là toute la mécanique de l’exclusion : quand ce n’est pas le darija utilisé pour mépriser, c’est l’arabe classique utilisé pour invisibiliser. Dans un cas, on blesse ; dans l’autre, on efface. Dans les deux, on parle de la diaspora dans une langue qui l’exclut.
Le coût du gaspillage humain
Depuis mon retour, j’ai rencontré de nombreux médecins, ingénieurs et artistes qui décrivent tous la même fatigue : celle de devoir sans cesse justifier leur choix, leur légitimité et leur attachement au pays. Certains repartent, non par manque d’opportunités, mais par faute d’écoute.
Le bledsplaining n’est pas qu’un problème de ton ; c’est un gaspillage systémique de capital humain. Il repose sur une confusion profonde : croire que l’amour du pays doit être prouvé et homologué par ceux qui n’ont jamais eu à le démontrer.
Vers une conversation nationale
Récemment, des échanges publics ont rappelé l’urgence de ce diagnostic. Entendre un discours institutionnel suggérer à ceux qui rentrent qu’ils auraient « mieux fait de rester là-bas » n’est pas une maladresse isolée, c’est la version décomplexée d’un système qui perdure.
Pourtant, le Maroc ne manque pas d’amour pour sa diaspora ; il manque d’oreilles pour l’entendre. C’est précisément pour sortir de ce monologue institutionnel et bâtir une véritable culture de la réciprocité que j’ai pris l’initiative d’inviter le ministre de l’Industrie, Ryad Mezzour, à échanger sur ces enjeux.
Sa réponse positive est un signal encourageant : celui d’une volonté d’ouvrir enfin le dossier de la « méthode » de retour des talents. Le jour où les Marocains du monde parleront pour eux-mêmes, non plus depuis la seconde ligne mais depuis la scène, ce ne sera plus un séminaire. Ce sera enfin une conversation nationale.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre










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