Jeudi, la France et le Maroc s’affrontent en quart de finale de Coupe du monde. Un match immense, forcément. Mais aussi un vieux réflexe qui ressurgit aussitôt : sommer les Marocains de France, les Franco-Marocains, les enfants de l’immigration, de répondre à une question faussement légère — « Alors, tu es pour qui ? »
Elle paraît innocente. Elle ne l’est pas toujours. Car selon à qui elle s’adresse, elle ne demande pas une préférence sportive : elle exige une preuve, une clarification, presque un certificat de loyauté.
Inversons la question. Demande-t-on aux Français installés au Maroc de cesser de soutenir les Bleus quand la France affronte les Lions de l’Atlas ? On peut les chambrer, les inviter à la fête marocaine — jamais on ne transforme leur soutien à la France en procès d’appartenance.
D’où vient cette asymétrie ? Un Français de Marrakech qui soutient la France n’est jamais lu comme un rejet du Maroc. Un Marocain de France qui soutient le Maroc, lui, reste parfois suspect : est-il vraiment intégré ? Son drapeau dit-il quelque chose de sa loyauté ? C’est là que le football cesse d’être du football : il devient le révélateur d’un regard différent selon les appartenances.
Ce soutien n’a rien d’un détail folklorique — il fait la force de cette équipe. Les Lions de l’Atlas ne portent pas onze joueurs sur une pelouse, mais un peuple dispersé, une diaspora entière qui retrouve, le temps d’un match, une émotion commune. Face à une grande nation du football, ce soutien n’est pas suspect : il est vital, et c’est l’une des plus belles promesses du sport, cette capacité à rassembler ceux que la géographie a séparés.
Supporter le Maroc contre la France, ce n’est pas détester la France. C’est parfois laisser parler une histoire familiale : la voix des parents, des étés au pays, une langue transmise, perdue, ou retrouvée. C’est soutenir une équipe qui porte plus qu’un maillot — une mémoire, une fierté, une revanche symbolique, et surtout une joie collective.
En 2022, avant même le coup d’envoi, France-Maroc avait déjà été traité comme un événement sensible : le ministère de l’Intérieur avait annoncé 10 000 policiers et gendarmes mobilisés en France, dont 5 000 à Paris. Une grande soirée de football justifie un dispositif d’ordre public, certes. Mais cette anticipation dit autre chose : le match n’était pas seulement encadré comme une fête sportive, il était déjà regardé comme un problème possible. Avant même de commencer, la joie marocaine était placée sous surveillance symbolique — quand un drapeau français au Maroc reste, lui, simplement le signe d’un attachement normal à son pays. Le football ne crée pas cette asymétrie ; il la révèle.
La comparaison avec le Canada, que le Maroc a battu samedi pour valider sa qualification, est éclairante. Face au Canada, les Marocains du Canada peuvent vivre un vrai tiraillement affectif — mais on le raconte comme une richesse familiale, presque intime. En France, la même émotion glisse plus vite vers l’intégration, l’ordre public, la loyauté. Le problème n’est donc pas la double appartenance elle-même : c’est le regard qui décide quelles appartenances sont naturelles, et lesquelles doivent sans cesse se justifier.
On peut aimer deux pays. Mais on doit surtout pouvoir choisir son pays de cœur, le temps d’un match, sans être accusé d’en trahir un autre.
Jeudi, il y aura un vainqueur sportif — c’est la loi du jeu. Mais France-Maroc reste un quart de finale. Pas un interrogatoire identitaire.
Par Wadih Rhondali – Psychiatre












Contactez Nous