On imagine souvent que la santé mentale relève uniquement des psychiatres, des psychologues ou des hôpitaux. Pourtant, la première prévention est peut-être beaucoup plus simple que cela. Elle commence parfois par une question sincère : « Comment ça va ? »
Nous la prononçons des dizaines de fois par semaine, souvent sans attendre la réponse. À force d’être devenue une formule de politesse, cette question a perdu une grande partie de son sens. Pourtant, regarder quelqu’un dans les yeux, lui laisser quelques secondes pour répondre et être réellement disponible peut déjà permettre de repérer une souffrance avant qu’elle ne devienne une crise.
Cette logique de prévention devrait inspirer toute notre approche de la santé mentale. Plus on intervient tôt, moins les conséquences humaines et sociales sont importantes. C’est exactement ce que l’on observe en psycho-oncologie, discipline qui accompagne les personnes confrontées au cancer. Derrière la maladie se cachent l’attente des résultats, la peur des traitements, les bouleversements de la vie familiale ou professionnelle, les difficultés du couple ou encore la manière d’annoncer la maladie à ses proches. Ces dimensions psychologiques influencent directement le parcours de soins.
Le Maroc fait aujourd’hui face à un défi majeur. Les besoins sont importants alors que les professionnels spécialisés restent peu nombreux et très inégalement répartis sur le territoire. Dans ces conditions, il serait illusoire de penser que la réponse viendra uniquement de la formation de nouveaux psychiatres. Il faut également investir dans la prévention, renforcer les soins de première ligne et former davantage les médecins généralistes, les psychologues, les infirmiers et les travailleurs sociaux au repérage précoce de la souffrance psychique.
Contrairement à une idée encore répandue, les Marocains ne refusent pas de consulter. Beaucoup cherchent de l’aide lorsque celle-ci est accessible, de qualité et respectueuse de leur histoire. Les représentations culturelles, religieuses ou familiales existent, mais elles ne constituent pas nécessairement un obstacle. Une spiritualité vécue de manière équilibrée peut même devenir un facteur de résilience. Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer médecine et religion, mais d’offrir un accompagnement qui respecte les croyances tout en répondant aux besoins de santé.
Les jeunes, quant à eux, parlent plus facilement de santé mentale que les générations précédentes. Les réseaux sociaux ont largement contribué à libérer cette parole. Ils représentent cependant un outil ambivalent : ils peuvent informer, soutenir et rompre l’isolement, mais aussi enfermer chacun dans un algorithme qui renforce ses inquiétudes. Il appartient à chacun de reprendre la main sur les contenus qu’il consomme plutôt que de laisser les plateformes choisir à sa place.
Enfin, chacun dispose déjà de leviers simples pour protéger sa santé mentale : préserver son sommeil, maintenir une activité physique régulière, prendre soin de son alimentation et conserver des liens sociaux. Ces habitudes ne remplacent jamais une prise en charge lorsqu’elle est nécessaire, mais elles constituent les fondations d’un meilleur équilibre.
Au fond, la santé mentale n’est pas seulement l’affaire des professionnels. Elle concerne notre manière de vivre ensemble. Elle se construit dans nos familles, nos écoles, nos entreprises, nos médias et jusque dans nos conversations quotidiennes.
Peut-être qu’une société commence à prendre soin de sa santé mentale le jour où elle réapprend à poser cette question avec sincérité : « Comment vas-tu, vraiment ? »
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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