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Aller à l’encontre de son temps

Au Maroc comme au Québec

août 14, 2026
in ACTUALITÉS, Les Informations, Maroc, MRE
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L’automne prochain placera le Maroc et le Québec dans une proximité singulière. À quelques jours d’intervalle, deux sociétés aux histoires, aux institutions et aux parcours démocratiques différents seront appelées à choisir ceux qui les gouverneront. Leurs réalités ne se confondent pas, pas plus que les défis auxquels elles sont confrontées. Mais les unes comme les autres se trouvent devant une même question, que reste-t-il de la démocratie lorsque le débat public se durcit, que la vérité devient une affaire de camps et que la pression du nombre tend à remplacer l’examen des faits? Les contextes diffèrent; l’exigence, elle, demeure.

Mais au-delà des institutions et des échéances électorales, une démocratie repose aussi sur une disposition plus fragile et plus personnelle, la capacité de certains hommes et de certaines femmes à résister à l’esprit de leur temps. Cette résistance est particulièrement exigeante lorsqu’elle est exercée par ceux dont le métier consiste précisément à observer, à questionner et à dire ce que d’autres préféreraient parfois ne pas entendre. La liberté de la presse ne se résume pas à la possibilité de publier. Elle suppose une indépendance réelle à l’égard du pouvoir, des idéologies, des appartenances et même des certitudes de son propre camp. C’est cette liberté-là, celle qui oblige à regarder les faits avant de suivre le vent dominant, que ce texte voudrait interroger, au Maroc comme au Québec.

À Rabat, je devais avoir dix-neuf ans lorsque j’ai compris ce que pouvait une plume. La révélation prit la forme d’un mur noir. Un vrai mur, noirci par l’incendie d’un café quelques jours plus tôt. Le café, lui, avait retrouvé sa vie. Les tables étaient de nouveau occupées, les tasses fumaient, les conversations reprenaient leur éternelle ronde entre football, politique et prix des légumes. Seul le mur extérieur était resté noir, comme si le feu avait tenu à laisser sa signature.

Je passais devant chaque jour. Cette tache de suie me dérangeait moins par son apparence que par ce qu’elle révélait. Personne ne semblait responsable. Était-ce au propriétaire de repeindre le mur? À la municipalité? Aux services de la ville? La question paraissait dérisoire. Elle ne l’était pas. J’ai alors écrit quelques lignes dans L’Opinion. C’était mon premier article. Je ne dénonçais ni corruption ni scandale. Je ne faisais tomber aucun ministre. Je posais une question d’une simplicité désarmante. Qui devait réparer ce mur ?

Quelques jours plus tard, le mur avait disparu sous une couche de peinture fraîche. Je n’ai jamais cherché à savoir qui avait donné l’ordre. Le nom du peintre importait peu. J’avais découvert qu’un texte, si modeste soit-il, pouvait déplacer un fragment de réalité. Quelques lignes avaient suffi à rompre l’indifférence. À dix-neuf ans, cela ressemblait à un miracle. Je sais aujourd’hui que ce n’en était pas un. C’était simplement le rôle normal d’une presse libre, rappeler à chacun ses responsabilités, y compris lorsqu’il ne s’agit que d’un mur oublié au coin d’une rue.

Je crois que je suis devenu journaliste ce jour-là. Non parce que j’avais publié un article, mais parce que j’avais compris qu’observer est déjà une manière d’agir. La plupart des hommes regardent pourtant le monde comme on regarde la pluie tomber derrière une vitre. Ils observent, commentent, puis s’habituent. L’habitude accomplit ensuite son œuvre avec une efficacité redoutable. Elle transforme le scandale en décor, l’injustice en paysage. Peu à peu, les murs noircis disparaissent du regard. Puis les pauvres. Puis les prisonniers. Puis les étrangers. Puis les mensonges. À la fin, ce sont les hommes eux-mêmes qui deviennent invisibles.

Abdellatif Laâbi, grand poète marocain, écrivait dans son poème L’Usage de la liberté que « la première des libertés est la liberté de tout dire ». Cette liberté de la parole trouve un écho profond dans l’œuvre de Gaston Miron. Dans Un long chemin, le poète québécois évoque la nécessité de faire entendre une parole malgré les circonstances qui cherchent à la contenir. Il rappelle ainsi la liberté et la responsabilité qui accompagnent celui qui écrit. « Écrire pour ne pas périr », écrivait-il.

Chez Albert Camus, cette même exigence prend la forme de la révolte. La révolte naît lorsqu’un homme dit non. Ce refus n’est ni un caprice ni une posture. Il marque l’instant où une limite cesse d’être négociable.

Toute vocation intellectuelle commence peut-être ainsi. Refuser que l’habitude remplace la conscience. Refuser que le pouvoir écrive seul le récit de son époque. Refuser de considérer comme une fatalité ce qui n’est souvent que résignation. Aller à l’encontre de son temps ne signifie pas rechercher la contradiction pour elle-même. C’est préserver en soi une liberté suffisamment grande pour continuer à voir ce que les autres ne voient plus.

Les hommes qui m’ont toujours inspiré ne sont pas ceux qui savaient épouser l’esprit de leur époque. Ce sont ceux qui acceptaient d’en payer le prix pour lui résister. Les premiers recueillent volontiers les applaudissements de leurs contemporains; les seconds suscitent l’incompréhension, parfois l’hostilité. L’histoire, pourtant, finit souvent par inverser les rôles. Les modes passent, les idéologies, les partis, les fidélités demeurent.

Chaque époque invente son propre conformisme. Il ne ressemble jamais à celui qui l’a précédé et se présente toujours sous les traits de la vertu. Tantôt il parle au nom du progrès, tantôt de la justice, de la modernité ou de la morale. Les mots changent; le mécanisme reste le même. Il fixe les limites de ce qu’il est permis de penser, désigne les opinions respectables, distribue les indignations légitimes et les silences recommandés. Beaucoup s’imaginent alors exercer librement leur jugement, alors qu’ils ne font souvent que reprendre les certitudes de leur temps.

Il est d’ailleurs frappant de constater avec quelle facilité certains changent de convictions sans jamais éprouver le sentiment de se contredire. Ils appellent cela évoluer. Il arrive, bien sûr, que ce soit le cas. Mais il arrive aussi que cette évolution ne soit que l’art de suivre le vent dominant sans avoir à reconnaître qu’on lui obéit. Les girouettes ont toujours cru accompagner l’histoire; elles n’ont fait que tourner avec les rafales.

L’indépendance est une discipline autrement plus exigeante. Elle oblige à accepter la solitude, à déplaire à ses adversaires, à ses amis, et à renoncer au confort des appartenances définitives. Celui qui refuse de devenir le porte-parole d’un camp finit presque toujours par décevoir tous les camps. Cette liberté a un coût. Il est élevé. Mais il demeure infiniment moins lourd que celui de la soumission intellectuelle.

J’ai toujours éprouvé une profonde admiration pour les journalistes qui résistent aux idéologies. Les idéologies procurent un confort trompeur. Elles dispensent de douter, fournissent des réponses avant même que les questions ne soient posées et réduisent le monde à une opposition rassurante entre les bons et les mauvais. La réalité, elle, se montre infiniment moins docile. Elle est complexe, contradictoire, souvent dérangeante. Elle échappe obstinément aux catégories que les doctrines voudraient lui imposer.

Le journaliste n’est ni un militant muni d’une carte de presse ni un procureur chargé de confirmer les certitudes de son public. Sa responsabilité est d’abord de servir les faits, même lorsqu’ils dérangent ses propres convictions. Son travail consiste moins à conforter qu’à interroger, moins à simplifier qu’à introduire de la nuance, moins à distribuer les bons et les mauvais points qu’à éclairer ce que les passions politiques s’efforcent d’obscurcir. La vérité ne se laisse jamais enrôler durablement. Dès qu’elle devient le monopole d’un camp, elle cesse d’être une recherche pour n’être plus qu’un slogan.

Cette exigence impose également une forme de retenue. Non pas la prudence de celui qui attend l’autorisation de parler, mais la discipline de celui qui mesure le poids des mots avant de les publier. Une information peut réparer un mur du domaine public noirci par le feu. Elle peut réparer une injustice ou détruire une réputation; elle peut apaiser une société ou nourrir ses fractures. La liberté de la presse ne dispense donc jamais de la rigueur. Elle en est, au contraire, la première condition.

Les pouvoirs l’ont toujours compris. Ils redoutent moins les journalistes ouvertement hostiles que ceux qui demeurent véritablement indépendants. Les premiers confortent leurs partisans; les seconds dérangent chacun parce qu’ils refusent d’appartenir à quiconque. Les méthodes changent avec les époques. Hier, on accusait le journaliste libre de troubler l’ordre public; aujourd’hui, on le soupçonne de servir des intérêts étrangers, d’être immoral, corrompu ou ennemi de la nation. Les qualificatifs varient; le procédé demeure. Lorsqu’il devient difficile de réfuter une idée, il est toujours plus commode de discréditer celui qui la porte.

Le danger le plus grave ne réside pourtant pas dans ces attaques. Elles sont presque aussi anciennes que le pouvoir lui-même. Il apparaît lorsque les citoyens s’y habituent. Lorsqu’un journaliste est poursuivi, réduit au silence ou emprisonné, et que l’indignation ne dure que le temps d’un cycle médiatique avant de s’évanouir dans l’oubli. À cet instant, la liberté cesse d’être un principe pour devenir une faveur accordée à ceux qui ne dérangent personne. C’est ainsi que les démocraties (qu’elles soient en construction comme au Maroc, ou plus anciennes comme au Québec) s’affaiblissent, et que les sociétés perdent, presque sans s’en apercevoir, le goût de la vérité.

Cette indépendance intellectuelle n’est pas une abstraction. Au Maroc, elle porte plusieurs visages, un des plus beaux, celui de Khalid Jamaï (1944-2021), ancien journaliste de l’Opinion.

En 1993, au cœur des années de plomb, alors que l’impitoyable ministre de l’Intérieur, Driss El Basri, semblait incarner un pouvoir auquel nul n’osait répondre, Khalid Jamaï publia dans son journal, une lettre ouverte restée célèbre sous son titre, Chkounnta ? Elle répondait à une interpellation du ministre qui lui avait demandé, « Qui êtes-vous ? » après la publication d’un éditorial dénonçant des irrégularités électorales. La réponse de Jamaï dépassait sa personne. Elle rappelait une vérité essentielle, dans un État de droit, nul détenteur de l’autorité n’est au-dessus du questionnement. Aucun responsable public ne peut exiger l’obéissance là où il doit d’abord rendre des comptes.

Au Maroc, l’histoire du journalisme indépendant est aussi celle d’un lourd prix à payer. Ceux qui ont choisi de préserver leur liberté ont parfois perdu leur carrière, leur réputation et, dans certains cas, leur liberté, tout court. La répression, elle, a changé de visage avec le temps. À la censure directe ont succédé les poursuites judiciaires, les campagnes de discrédit et les pressions économiques. Les moyens diffèrent, mais la logique reste la même. Tout pouvoir préfère les journalistes qui l’accompagnent à ceux qui l’interrogent.

 

Le Québec a connu, lui aussi, de telles figures. Dans les années trente, alors que Maurice Duplessis consolidait son pouvoir et que l’influence du clergé pesait lourdement sur la vie publique, le journaliste et écrivain Jean-Charles Harvey refusa de courber l’échine. Après avoir été écarté de ses fonctions au gouvernement par Duplessis en 1937, il fonda à Montréal l’hebdomadaire Le Jour. Ce journal se voulait un journal de combat, attaché à la liberté de pensée, à la tolérance et au refus de l’intolérance sous toutes ses formes. Harvey n’hésitait pas à s’en prendre aux puissants, au conformisme intellectuel et à une presse qu’il jugeait trop souvent soumise au pouvoir.

Son parcours rappelle que la liberté de la presse ne se mesure pas seulement à l’absence de censure officielle, mais à la capacité d’un journaliste de parler lorsque parler coûte quelque chose. Harvey avait déjà payé cher son indépendance. Son roman Les Demi-civilisés, paru en 1934, avait provoqué une violente réaction du clergé et contribué à son départ du Soleil. Trois ans plus tard, son affrontement avec le pouvoir duplessiste le poussait à créer son propre journal.

Comme Khalid Jamaï au Maroc, Harvey incarnait ainsi une conception exigeante du métier de journaliste, non pas accompagner le pouvoir, mais lui rappeler qu’il doit pouvoir être questionné. À des époques différentes et dans des contextes profondément différents, tous deux rappellent la même chose, la liberté de la presse commence véritablement là où s’arrête la peur de déplaire aux puissants.

Le plus inquiétant n’est pourtant pas cette inclination naturelle du pouvoir. Elle est presque aussi ancienne que le pouvoir lui-même. Ce qui devrait davantage nous alarmer, c’est l’accoutumance des citoyens. Lorsqu’un journaliste est poursuivi ou emprisonné et que l’indignation ne dure que quelques heures avant d’être emportée par le flot des nouvelles, quelque chose se fissure dans la conscience collective. Le silence devient alors plus redoutable que la censure. La censure révèle la crainte du pouvoir; le silence révèle la lassitude d’une société qui finit par considérer l’atteinte à la liberté comme un événement parmi d’autres.

Je repense souvent à ce mur noir de mes dix-neuf ans. Avec les années, il a cessé d’être un souvenir pour devenir une boussole. Chaque époque possède ses murs noircis. Ils ne sont pas toujours faits de pierre. Ils prennent la forme d’une injustice que l’on ne remarque plus, d’un mensonge répété jusqu’à paraître vrai ou d’une vérité que chacun connaît sans plus oser la dire. Le rôle du journaliste n’est ni de repeindre ces murs aux couleurs du pouvoir ni de les couvrir des slogans de l’opposition. Il consiste à empêcher que l’habitude les rende invisibles. Une plume ne retrouve sa raison d’être que lorsqu’elle révèle les fissures que le conformisme s’efforce de dissimuler.

L’automne prochain offrira une singulière coïncidence. À douze jours d’intervalle, les Marocains puis les Québécois sont appelés aux urnes. Deux sociétés, deux histoires, deux trajectoires démocratiques qui ne se confondent pas. Le Maroc poursuit, avec ses avancées et ses fragilités, la construction de son État de droit. Le Québec évolue au sein d’institutions démocratiques plus anciennes, mais n’est pas davantage à l’abri des dérives que favorisent la polarisation du débat public, la désinformation et le populisme. Les défis diffèrent; l’exigence demeure.

À l’approche d’une élection, le véritable scrutin ne concerne pas uniquement les candidats. Il engage aussi ceux qui informent. Les journalistes, les éditorialistes, les analystes et les médias auront-ils le courage de résister à la facilité du sensationnalisme? Aux séductions du populisme et aux opportunismes de circonstance? Continueront-ils de vérifier lorsque les réseaux sociaux exigent de réagir dans l’instant? Auront-ils la patience de nuancer lorsque les partis réclament des certitudes? Accepteront-ils d’éclairer lorsque tant d’intérêts préfèrent obscurcir?

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L’actualité de Ceuta offre, à cet égard, un exemple particulièrement révélateur. Elle ne devrait pas être traitée comme une simple affaire marocaine, encore moins comme un sujet à instrumentaliser au gré des passions politiques ou des réflexes identitaires. Ceuta s’inscrit désormais dans un enjeu d’ordre mondial, où le Nord comme le Sud se trouvent placés devant leurs responsabilités. C’est précisément là que le rôle du journaliste prend tout son sens. Regarder les faits avec responsabilité, les replacer dans leur contexte, en mesurer les implications et refuser de les enfermer dans une lecture étroite ou partisane. À lui de situer Ceuta là où elle doit être, dans la complexité des rapports entre les sociétés, les frontières, les migrations, les intérêts et les responsabilités qui dépassent largement les seuls protagonistes immédiats. Ceuta arrive avant les élections législatives au Maroc.

Une démocratie en construction ne se mesure pas seulement à la régularité de ses élections. Elle se mesure aussi à la qualité de l’information qui précède le vote. Un citoyen privé de faits fiables demeure libre en apparence, mais il choisit dans l’obscurité. Les élections passent. Elles passent toujours. Ce qui demeure, c’est la confiance, ou la défiance, que les citoyens accordent à ceux qui les auront informés. Une presse qui abdique sa liberté affaiblit la démocratie; une presse qui renonce à sa rigueur la livre aux marchands de certitudes.

Au fond, aller à l’encontre de son temps n’a jamais consisté à rechercher la contradiction pour elle-même. Il s’agit de résister lorsque le conformisme se déguise en évidence, lorsque le bruit prétend remplacer les faits et lorsque la partisanerie tient lieu de pensée. Le journaliste ne choisit pas son époque. Il choisit seulement de ne pas s’y soumettre.

C’est à ce prix qu’une plume cesse d’être un simple instrument d’écriture. Elle devient une conscience.

Par Mohamed Lotfi

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