Il y a des poèmes que le temps enferme dans les livres. Et puis il y a ceux que l’actualité vient soudain réveiller.
Celui qu’Ahmed Al Majjati consacra à Sebta appartient incontestablement à la seconde catégorie. Plusieurs décennies après avoir écrit sur cette ville qui occupait une place particulière dans son imaginaire poétique, les événements dramatiques de l’été 2026 donnent à certains de ses vers une résonance saisissante.
Les 30 et 31 juillet, plus de 72.000 personnes ont franchi la frontière vers Ceuta depuis le Maroc, selon les chiffres rapportés par plusieurs médias internationaux. La majorité a rapidement été reconduite, mais plusieurs milliers sont restées dans l’enclave. Des Marocains, mais aussi des ressortissants d’autres pays, ont marché, couru ou nagé pour atteindre ce petit territoire de l’autre côté de la frontière.
Et soudain reviennent les mots d’Al Majjati.
Dans son poème « Sebta » (سبتة), le grand poète marocain s’adresse directement à la ville, comme on s’adresse à une femme aimée, perdue et que l’on espère retrouver.
Il convoque Tariq Ibn Ziyad, les cavaliers, les navires, l’histoire et la dignité. Sebta est chez lui une blessure de la mémoire, mais également une promesse de retrouvailles. Il lui répète :
« وآتيك » — « Et je viendrai à toi. »
Quelques décennies plus tard, des milliers de Marocains sont effectivement « venus » à Sebta.
Mais pas de la manière dont le poète l’imaginait.
« Entre les tombes et la traversée »
Un passage du poème frappe aujourd’hui avec une force particulière :
« بيني وبين القبور
وبيني وبين العبور »
« Entre moi et les tombes,
et entre moi et la traversée. »
Difficile, en 2026, de lire ces mots sans penser aux images de ces hommes, de ces femmes et de ces jeunes qui ont tenté de rejoindre Ceuta, parfois au péril de leur vie.
Il serait naturellement abusif de prétendre qu’Ahmed Al Majjati annonçait les migrations d’aujourd’hui. Son « passage » appartient à une construction poétique, historique et politique beaucoup plus large.
Mais la poésie possède justement cette étrange faculté : les mots survivent à celui qui les écrit et acquièrent parfois, au contact de l’Histoire, un sens nouveau.
Chez Al Majjati, Sebta était une ville vers laquelle on regardait parce qu’elle incarnait une mémoire marocaine blessée.
En 2026, pour une partie de la jeunesse, elle est devenue autre chose : une porte vers l’Europe.
Et c’est peut-être là que se trouve le bouleversement le plus profond.
De la reconquête symbolique au désir de départ
Ahmed Al Majjati écrivait :
« وأمنح عينيك صولة طارق »
« Et j’offre à tes yeux l’assaut de Tariq. »
La référence à Tariq Ibn Ziyad est évidente. Le poète regarde vers le passé pour convoquer la grandeur, la chevalerie et la capacité à reprendre possession de son destin.
Mais les Marocains qui se sont précipités vers Ceuta cet été ne portaient ni cheval ni épée.
Ils portaient pour beaucoup leur frustration, leurs difficultés économiques, leur sentiment de ne pas avoir d’avenir et l’espoir de rejoindre l’Europe. Reuters a notamment recueilli le témoignage d’un jeune ingénieur marocain expliquant ne plus parvenir à envisager son avenir dans son pays.
Voilà peut-être la question la plus douloureuse soulevée par le rapprochement entre le poème et l’actualité.
Comment une ville qui symbolisait, dans la poésie d’Al Majjati, quelque chose que le Marocain voulait retrouver peut-elle devenir, pour certains Marocains, le lieu par lequel ils veulent partir ?
Le changement de perspective est vertigineux.
« Je viendrai… »
La fin du poème devient alors presque obsédante.
Al Majjati répète qu’il viendra, porté par les nuages, malgré l’oppression, malgré les distances et malgré les blessures.
« سآتي » — « Je viendrai. »
Ils sont venus.
Par dizaines de milliers.
Mais beaucoup sont venus non pour retrouver Sebta, mais pour tenter de quitter ce qui se trouve derrière eux.
C’est peut-être le terrible paradoxe que l’été 2026 impose aujourd’hui au Maroc : Ahmed Al Majjati regardait Sebta avec la nostalgie d’une terre dont il refusait la séparation ; une partie de la jeunesse marocaine regarde désormais la même ville avec la nostalgie anticipée d’un ailleurs où elle espère construire sa vie.
Entre ces deux regards, plusieurs décennies se sont écoulées.
Mais un mot demeure au milieu du poème : العبور — la traversée.
Et rarement un vers ancien aura semblé dialoguer avec autant de force avec une image du Maroc contemporain.
Par Abdelrhni Bensaid
Qui était Ahmed Al Majjati ?
Ahmed Al Majjati (أحمد المجاطي), de son vrai nom Ahmed El Maâdaoui, né en 1936 à Casablanca et décédé en 1995 à Rabat, est l’une des figures majeures de la poésie marocaine moderne. Poète, universitaire et critique littéraire, il étudia notamment à Damas avant d’enseigner la littérature arabe à la Faculté des lettres de Rabat. Il obtint un doctorat d’État consacré à la crise de la modernité dans la poésie arabe contemporaine. Son œuvre, exigeante et profondément marquée par l’histoire et l’identité, fut plusieurs fois distinguée. Il reçut notamment le prix Ibn Zaydoun de poésie à Madrid en 1985, puis le Prix du Maroc du livre pour son célèbre recueil Al-Furûsiyya (الفروسية, « La Chevalerie »). Son poème « Sebta » (سبتة) reste l’un des textes emblématiques de son rapport à la mémoire et à l’histoire marocaines.












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