Au-delà de l’hommage rendu ces dernières heures à l’homme et à sa relation singulière avec le Maroc, c’est l’œuvre intellectuelle et cinématographique d’Edgar Morin qui mérite d’être explorée pour mesurer l’ampleur de ce que le monde de la pensée vient de perdre avec sa disparition à 104 ans.
Sa relation au cinéma remonte à l’enfance. Des problèmes de santé précoces l’avaient conduit à se réfugier dans la lecture et les salles obscures, déclenchant ce qu’il appelait lui-même une période de « cinéphage sauvage » — une consommation frénétique de films — avant que ne s’installe une cinéphilie plus réfléchie et analytique. Cette passion ne restera pas anecdotique : elle nourrira une partie essentielle de son œuvre.
Dès 1957, dans « Les Stars », Morin décortique le système hollywoodien non comme une simple industrie, mais comme une véritable machine mythologique. La star est pour lui un être hybride, à la fois divinité inaccessible et figure humaine dans laquelle le spectateur se reconnaît. Les foules lui vouent un culte qui rappelle les religions anciennes, et l’image finit par survivre à l’acteur lui-même — comme en témoigne James Dean, dont la figure du « jeune révolté » demeure vivante des décennies après sa mort.
En 1961, Morin franchit une nouvelle étape en collaborant avec l’ethnographe Jean Rouch pour coproduire « Chronique d’un été », film fondateur tourné dans les rues de Paris sans scénario, autour d’une question simple posée aux passants : « Comment vivez-vous ? Êtes-vous heureux ? » Rupture totale avec le documentaire traditionnel, ce film inventa le « cinéma-vérité » — expression forgée par Morin en hommage au cinéaste soviétique Dziga Vertov — en posant que la vérité n’est pas ce que la caméra capte passivement, mais ce qu’elle provoque. Ce geste fondateur posera les premières pierres de la Nouvelle Vague française.
Le Maroc occupait dans tout cela une place à part. Figure familière des festivals du Royaume, Morin avait présidé une édition du Festival national du film à Tanger et participé aux manifestations cinématographiques de Khouribga, entretenant jusqu’à la fin une proximité affectueuse avec la scène culturelle marocaine. Dans son œuvre « La Méthode », il consacrait une section entière au cinéma marocain qu’il qualifiait de « cinéma en devenir » — preuve d’un regard attentif et bienveillant sur la création nationale.
Chez Morin, la réflexion sur le cinéma et la réflexion sur l’humain ne faisaient qu’une. Si les stars hollywoodiennes transforment leurs héros en dieux modernes, le cinéma-vérité replonge au contraire dans le quotidien de l’homme ordinaire pour le révéler à lui-même. Entre ces deux pôles, un fil conducteur : la « mise en scène de soi ». Comme la star joue un rôle mythique, le citoyen filmé joue son propre rôle face à la caméra — et c’est précisément dans cet espace que le cinéma devient, pour Morin, un outil de libération de l’individu.



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