Le consommateur regarde le montant à payer. L’État, lui, doit aussi financer une partie du choc qui n’apparaît pas sur la facture. Entre 2022 et 2025, 17 milliards de dirhams de subventions ont été accordés à l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) pour absorber la hausse des coûts des matières premières énergétiques et préserver la stabilité des tarifs. C’est ce qui ressort des documents accompagnant le projet de loi de finances 2027.
Ce montant révèle l’envers d’une protection essentielle : lorsque les coûts de l’électricité augmentent sans être répercutés directement sur les usagers, la différence ne disparaît pas. Elle doit être prise en charge. La stabilité des tarifs a donc un coût collectif, même lorsque celui-ci reste invisible sur la quittance.
Pour les ménages, ce soutien constitue un amortisseur précieux. Entre alimentation, logement, transport et scolarité, une augmentation supplémentaire des dépenses d’électricité aurait accentué les tensions sur les budgets. Pour les artisans, les commerçants et les entreprises, contenir le coût de l’énergie contribue également à protéger l’activité et à limiter les pressions sur les prix.
L’intervention publique répond ainsi à une nécessité sociale et économique. Mais son utilité ne doit pas empêcher le débat sur son financement dans la durée.
Car les ressources budgétaires doivent aussi répondre aux besoins des hôpitaux, des écoles, des infrastructures et de la protection sociale. Il serait abusif d’affirmer que les 17 milliards consacrés à l’ONEE ont été retirés à ces secteurs. Il serait tout aussi trompeur de présenter cet effort comme une opération sans conséquence pour les finances publiques. Protéger les tarifs suppose des arbitrages, et ces arbitrages concernent l’ensemble des citoyens.
La question centrale devient alors celle de l’efficacité : quelle protection obtient-on pour chaque dirham engagé ?
Un soutien destiné à l’ensemble des usagers bénéficie à des profils très différents. Le ménage qui surveille sa consommation, le commerce de quartier et l’entreprise fortement consommatrice n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes moyens. Cela ne suffit pas à conclure que le dispositif est injuste. En revanche, cela justifie de rendre publique une évaluation précise de ses bénéficiaires et de ses effets.
Quelle part de l’effort protège les foyers modestes ? Quelle part soutient l’activité économique ? Quels bénéfices se répercutent sur les prix ou sur l’emploi ? Les éléments disponibles ne permettent pas de répondre avec précision à ces questions. Pourtant, elles sont indispensables pour apprécier la portée réelle du soutien.
Une clarification s’impose également pour les usagers : des tarifs maintenus ne garantissent pas une facture identique chaque mois. La consommation, la tranche de facturation et les autres composantes du montant à régler peuvent faire évoluer la somme demandée. Cette distinction doit être expliquée clairement, tant elle nourrit les incompréhensions lorsque le discours sur la stabilité se heurte à une quittance plus élevée.
Pendant ce temps, l’équilibre financier de l’ONEE reste fragile. Les documents budgétaires font état d’une perte nette proche de 7 milliards de dirhams en 2025. Pour 2026, les prévisions de clôture évoquent une perte pouvant atteindre 8,6 milliards de dirhams, sous l’effet notamment du coût des combustibles et des charges financières. Ces résultats concernent l’ensemble de l’Office et ne peuvent être attribués au seul maintien des tarifs.
Un nouveau protocole signé en 2026 prévoit, par ailleurs, la mobilisation d’un financement de 6,5 milliards de dirhams pour contribuer au redressement financier et accélérer les équipements. Ce mécanisme est distinct des subventions versées entre 2022 et 2025 : les deux montants ne doivent pas être additionnés comme s’ils correspondaient à une même dépense.
Le défi consiste désormais à agir sur les causes de la pression financière : maîtriser les charges, améliorer la performance des réseaux, évaluer les investissements et réduire l’exposition aux fluctuations des marchés énergétiques. Le développement des énergies renouvelables participe à cette ambition, mais il nécessite aussi des infrastructures de transport, du stockage et des moyens permettant d’assurer la continuité de l’approvisionnement.
Pour le citoyen, l’attente est simple : une électricité accessible, un service fiable et une facture compréhensible. Pour les pouvoirs publics, l’exigence est plus large : garantir cette protection tout en démontrant que les fonds engagés préparent un modèle plus solide.
Les 17 milliards ont permis d’amortir le choc. Ils doivent désormais servir de point de départ à une question de fond : comment protéger durablement les usagers sans rendre indispensable, année après année, une nouvelle intervention budgétaire ?












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