Dès qu’il est question des adolescents et des réseaux sociaux, les mêmes mots reviennent : addiction, harcèlement, sommeil, concentration, anxiété. Puis revient souvent la même réponse : interdire.
Au Maroc, le débat est ouvert. Certains appellent à fixer un âge d’accès. D’autres défendent une majorité numérique progressive ou une responsabilité accrue des plateformes. Il y a quelques semaines, dans ces mêmes colonnes, je me demandais si nous ne nous trompions pas de porte en faisant de l’âge le principal instrument de protection. Allons plus loin.
À force de demander à quel âge un enfant devrait pouvoir entrer sur un réseau social, nous oublions une autre question : dans quel endroit voulons-nous le faire entrer ?
Car un réseau social n’est pas un espace naturel. Quelqu’un décide quelle vidéo arrive après la précédente, si elle démarre automatiquement, quand une notification apparaît, quels contenus seront recommandés et quels comportements seront récompensés. Ce « quelqu’un » s’exprime à travers l’algorithme.
Tous les réseaux ne sollicitent pas l’enfant de la même manière. TikTok repose fortement sur la recommandation. YouTube mêle recherche volontaire et vidéos suggérées. Instagram ajoute l’exposition de soi et la comparaison. Snapchat joue davantage sur les relations entre pairs. WhatsApp mobilise surtout le groupe et la peur de manquer quelque chose. Appliquer la même réponse à tous simplifie déjà le problème.
Un algorithme n’a pas d’intention propre, mais il poursuit des objectifs définis en amont : temps passé, clic, partage, répétition, satisfaction, nouveauté, diversité. Changer ces critères change l’expérience.
Alors pourquoi ne pas imaginer qu’un enfant, accompagné par ses parents, puisse progressivement dire ce qu’il est venu chercher : apprendre, créer, découvrir ou se divertir ? Un mode « apprendre » pourrait favoriser davantage de profondeur et moins de répétition. Certains paramètres seraient protecteurs par défaut, d’autres deviendraient réglables avec l’âge et l’autonomie.
Cette idée n’est plus tout à fait de la science-fiction. En Europe, le Digital Services Act impose davantage de transparence sur les systèmes de recommandation et, pour les très grandes plateformes, au moins une option ne reposant pas sur le profilage. Les lignes directrices européennes sur les mineurs recommandent aussi plus de contrôle du fil et la désactivation par défaut de certaines fonctions favorisant l’usage excessif. La Chine et l’État de New York interviennent eux aussi directement sur les durées, les horaires ou certains fils destinés aux mineurs.
Autrement dit, le produit lui-même peut être modifié.
Cela ne signifie pas que toute interdiction serait inutile. Il existe des moments où un téléphone n’a rien à faire là : pendant certains cours ou au milieu de la nuit. Mais retirer un téléphone quelques heures et interdire l’accès général à un réseau social sont deux choses différentes. Une porte fermée n’est pas une politique complète.
Il faut aussi apprendre à regarder derrière l’écran. Pourquoi cette vidéo apparaît-elle ? Pourquoi la suivante lui ressemble-t-elle autant ? Pourquoi l’application veut-elle qu’il revienne demain ? L’enjeu n’est pas de transformer les adolescents en ingénieurs, mais de leur apprendre que ce qu’ils voient n’est pas « Internet » : c’est une sélection selon des critères.
Une question me gêne : pourquoi certaines protections sont-elles offertes à un enfant européen, mais pas nécessairement à un enfant marocain utilisant la même plateforme ? Qu’est-ce qui change entre l’enfant de Rabat et celui de Madrid ? Son développement ? Son besoin de sommeil ? Sa vulnérabilité au harcèlement ? Rien de tout cela. Ce qui change, c’est la loi.
Nous demandons beaucoup : « À quel âge nos enfants devraient-ils accéder aux réseaux sociaux ? » Il faudrait peut-être ajouter : « À quelles protections devraient-ils avoir droit lorsqu’ils y entrent ? »
En juillet, je me demandais si nous ne nous trompions pas de porte. Aujourd’hui, j’ajouterais ceci : protéger, c’est parfois dire non ; c’est aussi apprendre à l’enfant où il met les pieds, et obliger ceux qui construisent ces espaces à ne pas organiser tout leur fonctionnement autour de la captation de son attention.
Et peut-être, demain, lui permettre de dire à l’algorithme ce qu’il est venu chercher.
Version complète, sources et exemples internationaux sur Substack



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