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Gaza, la finale du Mondial 2026

Regarder ceux qui regardent!

juillet 20, 2026
in ACTUALITÉS, International
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Quand je vois des Gazaouis rassemblés autour d’un grand écran pour suivre un match de la Coupe du monde, je ne regarde plus le ballon. Je les regarde, eux. Je regarde leurs visages tournés vers cette lumière vacillante qui éclaire une nuit sans fin. Je regarde leurs sourires qui reviennent par instants, comme des oiseaux qui hésitent à se poser sur une terre dévastée. Je regarde leurs cris de joie, si fragiles qu’ils semblent demander pardon d’exister.

Et je les admire.

Parce qu’il faut un courage immense pour continuer à vibrer devant un match lorsque le stade de sa propre vie a été réduit en poussière. Il faut une force presque surnaturelle pour débattre d’un penalty lorsque l’on ne sait même plus où se trouve sa maison. Il faut une foi inébranlable dans l’humanité pour applaudir un but alors que tant de vies ont été fauchées sans arbitre, sans carton rouge, sans prolongation.

Au fond, ils ne regardent peut-être pas seulement un match. Ils regardent une fenêtre ouverte sur un monde qui continue de respirer. Ils regardent une preuve que le temps existe encore. Ils regardent ce que pourrait redevenir une vie normale.

Et moi, je les regarde regarder.

Mohamed Al-Wahidi avait cinquante-sept ans. C’est lui qui avait installé ce grand écran au milieu des ruines pour offrir aux habitants de Gaza bien davantage qu’une retransmission sportive. Pendant quelques heures, il leur permettait de retrouver un lien avec le reste du monde, de partager le même instant que des milliards de spectateurs, comme si les frontières de la guerre pouvaient, l’espace d’un match, s’effacer.

Il a été tué lors d’une frappe israélienne.

Pourtant, l’écran ne s’est pas éteint avec lui. Les matchs ont continué. Les regards sont restés tournés vers cette lumière obstinée qui refusait de céder aux ténèbres. Les Gazaouis ont poursuivi ce fragile rituel de normalité, comme une manière de rappeler que la guerre pouvait détruire des immeubles, mais pas entièrement la volonté de vivre.

Ce soir-là, beaucoup espéraient une victoire de l’Espagne. Sans doute parce que ce pays est l’un des rares en Europe occidentale à prendre position contre Israël dans sa guerre à Gaza. Il a officiellement reconnu l’État de Palestine. Dans le football comme dans la vie, chacun cherche parfois un signe, un symbole auquel se raccrocher lorsque tout semble s’effondrer.

Alors je les regarde regarder cette victoire, comme celle du Maroc contre le Canada. Comme ils ont compté pour l’Égypte qui a failli gagné contre l’Argentine. Je les regarde applaudir, sourire, lever les bras. Peut-être, au fond d’eux-mêmes, espèrent-ils qu’elle leur portera bonheur. Non parce qu’un résultat sportif puisse arrêter une guerre, mais parce que l’espérance naît souvent des choses les plus modestes. Il suffit parfois d’un écran dressé au milieu des gravats, d’un ballon qui roule à des milliers de kilomètres, d’une victoire qui n’est pas la leur, pour rappeler qu’un autre avenir reste imaginable.

Quelques jours seulement après le 7 octobre 2023, les mots étaient déjà devenus trop petits. Ils trébuchaient devant l’ampleur des massacres. Ils perdaient leur sens. Les adjectifs étaient épuisés avant même d’avoir servi. Comment dire l’indicible lorsque chaque heure ajoutait une nouvelle couche d’horreur à la précédente ?

Près de trois ans plus tard, les mots ne sont plus seulement insuffisants. Ils deviennent parfois obscènes tant ils paraissent dérisoires face aux chiffres. Des dizaines de milliers de morts selon de nombreuses estimations, des centaines de milliers de blessés, des disparus que personne ne compte plus vraiment, plus de deux millions de personnes déplacées ou privées d’un foyer. Derrière chaque nombre se cache un prénom, une photographie jaunie, une chambre d’enfant qui n’existe plus, une mère qui attend quelqu’un qui ne reviendra jamais.

Les statistiques rassurent parfois les consciences. Elles donnent l’illusion de comprendre. Elles sont pourtant incapables de raconter l’odeur d’un hôpital bombardé, le silence d’une école vide ou la peur d’un enfant qui ne sait plus distinguer le tonnerre d’une explosion.

Et comme si Gaza ne suffisait pas à contenir toute la folie des hommes, le feu s’est propagé. Le sud du Liban. L’Iran. Une région entière suspendue au souffle des missiles. Une guerre qui semble avoir oublié qu’elle devait, un jour, finir.

Pendant ce temps, la Coupe du monde se déroule. Les stades sont pleins. Les tribunes chantent. Les commentateurs s’enflamment parce qu’un attaquant a trouvé la lucarne à la quatre-vingt-neuvième minute. Les réseaux sociaux débattent pendant des heures pour savoir si un hors-jeu de quelques centimètres mérite d’être annulé.

L’humanité est ainsi faite. Elle peut pleurer sur un enfant enseveli sous les gravats et, cinq minutes plus tard, s’écharper pour un penalty oublié. Cette contradiction est parfois insupportable. Elle est pourtant profondément humaine.

Les survivants de Gaza regardent eux aussi les matchs. Ils discutent des compositions d’équipe. Ils espèrent une victoire de leur sélection préférée. La vie refuse obstinément de rendre les armes.

C’est peut-être sa plus belle revanche.

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Le détroit d’Ormuz menace régulièrement le commerce mondial. Le prix du pétrole grimpe. Le coût de la vie augmente. Les marchés financiers s’affolent quelques heures avant de retrouver leur calme. Les experts passent d’un plateau de télévision à un autre avec la gravité rassurante de ceux qui annoncent toujours des catastrophes au futur alors qu’elles ont déjà commencé ailleurs.

Pendant que le prix du carburant inquiète les grandes puissances, certains cherchent simplement de quoi remplir une bouteille d’eau. Il existe une étrange hiérarchie des drames. Une hausse de quelques centimes à la pompe fait parfois davantage parler que la disparition d’une famille entière sous les décombres.

Quel contraste aussi que cette cérémonie où le Président des États-Unis remet les médailles aux vainqueurs, tandis que son pays demeure le principal soutien militaire et diplomatique d’Israël. Cette image résume à elle seule les contradictions de notre époque. Le football célèbre la fraternité des peuples. La géopolitique rappelle aussitôt combien cette fraternité demeure inachevée.

Mais ce match, et cette victoire amplement méritée de l’Espagne, ne feront pas disparaître une question essentielle.

Combien de temps encore Israël, avec le soutien déterminant des États-Unis, pourra-t-il mener cette guerre sans avoir à rendre de comptes devant la communauté internationale ? Jusqu’où l’impunité peut-elle aller avant de rencontrer enfin une limite ?

Toutes les guerres prennent fin. Toutes. Même celles que leurs auteurs prétendaient éternelles. Même les empires qui se croyaient invincibles ont fini par découvrir que l’Histoire possède une mémoire plus longue que leurs certitudes.

Le jour où les armes se tairont, que restera-t-il ?

Israël pourra-t-il continuer à exister politiquement et moralement comme si rien ne s’était passé ? Comme si ces années de destruction n’avaient laissé derrière elles qu’une parenthèse regrettable ?

Les qualifications juridiques appartiendront aux juridictions compétentes. Mais il existe un autre tribunal. Celui de l’Histoire. Ses audiences sont interminables. Ses archives ne brûlent jamais. Ses jugements ne connaissent pas la prescription. Les dirigeants passent. Les peuples restent. Les cicatrices aussi.

Quels que soient les verdicts rendus demain par les juridictions internationales, il paraît difficile d’imaginer qu’une guerre d’une telle ampleur restera sans conséquences politiques, diplomatiques, morales et historiques pour Israël. Il paraît tout aussi difficile d’imaginer que les principaux responsables politiques de cette guerre, parmi lesquels Benyamin Netanyahou, échapperont indéfiniment au jugement de l’opinion publique mondiale, indépendamment des procédures judiciaires en cours ou à venir.

Et pendant que les diplomates rédigeront des communiqués soigneusement équilibrés, pendant que les puissants discuteront de géopolitique dans des salles climatisées, quelque part à Gaza, des hommes, des femmes et des enfants continueront de regarder un match de football sur un écran géant. Ils applaudiront un but. Ils oublieront la guerre pendant quelques secondes. Puis le bruit des bombes reviendra couvrir celui des supporters.

Lorsque les projecteurs du Mondial s’éteindront, lorsque les trophées auront retrouvé leurs vitrines et que les champions seront rentrés chez eux, une seule responsabilité nous restera.

Ne pas détourner le regard. Ne pas oublier Gaza. Ne pas oublier le Liban. Ne pas mal juger l’Iran.

Les finales entrent dans l’histoire du sport. Les victimes, elles, risquent trop souvent de disparaître de notre mémoire. Pourtant, la mémoire est parfois la dernière forme de justice qui reste aux vivants.

Un jour, cette guerre prendra fin. Toutes les guerres finissent toujours par s’achever. Mais ce jour-là, il faudra pouvoir dire que nous n’avons pas regardé ailleurs. Que, tandis que le monde applaudissait un but, nous avons aussi regardé ceux qui regardaient. Et que nous ne les avons jamais laissés seuls.

Mohamed Lotfi 

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Gustavo
6 heures il y a

Très bel article. Où la forme, percutante et maîtrisée, ne sacrifie rien au fond, d’une justesse et d’une lucidité qui réveillent les consciences endormies. Article très touchant également, dès lors qu’on n’a pas perdu toute sensibilité, toute compassion face au plus grand drame collectif de dépossession et de génocide de ce 21 ème siècle … rien a rajouter, bravo …

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