L’intelligence artificielle est déjà entrée dans la santé. La question n’est donc plus de savoir si le Maroc doit l’adopter, mais comment éviter qu’elle ne se développe sous la forme d’une succession d’initiatives isolées, sans cadre commun ni véritable stratégie nationale.
C’est tout l’enjeu du Livre blanc « Intelligence Artificielle en Santé au Maroc : Réalités, Enjeux et Recommandations », présenté à la Faculté de médecine et de pharmacie de Rabat par le Centre d’Innovation en e-Santé de l’Université Mohammed V. J’ai eu l’honneur de contribuer à ce travail en tant que membre du Comité scientifique.
Le premier mérite de ce document est de sortir d’un débat trop souvent réduit à une opposition entre enthousiasme technologique et peur de la machine. L’IA peut aider à détecter plus tôt certaines maladies, soutenir la décision médicale, améliorer le suivi à distance, réduire la charge administrative ou optimiser l’organisation des soins. Mais un bon algorithme ne suffit pas à construire un meilleur système de santé.
Le Livre blanc pose ainsi un diagnostic sans complaisance : le Maroc dispose d’un écosystème plus dynamique qu’on ne le pense, mais il lui manque encore le mécanisme permettant de transformer cette énergie en trajectoire nationale cohérente.
Ce constat repose sur un travail de plus d’un an combinant six sources d’évidence : un index international, une analyse qualitative et quantitative de douze pays, 32 entretiens avec des acteurs-clés, ainsi que des enquêtes auprès de près de 500 patients et citoyens et d’environ 400 professionnels de santé. À partir de 116 recommandations brutes, 33 recommandations actionnables ont été consolidées, puis dix identifiées comme prioritaires.
Parmi elles figurent un cadre juridique spécifique à l’IA en santé, une agence nationale dédiée, un programme national de formation, un fonds public pour l’innovation, des standards d’interopérabilité, une identité nationale de santé, un dossier patient informatisé et partagé ainsi qu’un Health Data Hub national.
Cette hiérarchie est importante. Elle rappelle une évidence parfois oubliée dans la course actuelle à l’IA : avant l’algorithme, il faut construire ses fondations.
Sans données de qualité, structurées et interopérables, l’IA restera fragile. Sans règles claires sur la responsabilité, la certification et la protection des données, la confiance restera limitée. Sans professionnels formés, les outils resteront sous-utilisés ou mal utilisés. Et sans financement, les expérimentations resteront des pilotes sans lendemain.
Les professionnels de santé interrogés ne rejettent d’ailleurs pas cette transformation : 97 % considèrent l’IA comme une opportunité. Mais cet optimisme contraste avec une maturité numérique encore insuffisante et un écart important entre les outils souhaités et ceux réellement accessibles. Du côté des citoyens, l’acceptation est forte mais graduée : plus la décision devient clinique et critique, plus la présence humaine reste exigée — étant entendu que cette enquête, très largement urbaine et diplômée, assume elle-même son biais d’échantillon.
C’est peut-être là l’un des messages les plus importants de ce travail. L’objectif n’est pas de remplacer le médecin. Il est de rendre au système de santé ce qui lui manque souvent : du temps, de la continuité, de l’information et une meilleure capacité d’anticipation.
Mais cette transformation devra aussi être équitable. Une IA dont les bénéfices resteraient concentrés dans quelques grands CHU urbains ne constituerait pas une réussite nationale. Le Livre blanc fait donc de l’équité territoriale un véritable critère de sélection des projets.
Le Maroc dispose désormais d’un diagnostic, de priorités et d’une trajectoire. Le plus difficile commence : passer des recommandations à l’exécution.
Le succès ne se mesurera pas au nombre d’applications lancées ou de démonstrations technologiques organisées. Il se mesurera à une question beaucoup plus simple : l’IA améliore-t-elle réellement l’accès, la qualité et la sécurité des soins pour les Marocains ?
C’est à cette condition qu’elle deviendra non pas une innovation de plus, mais un véritable outil de transformation du système de santé.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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