Le 29 juin 2025, j’ai publié sur Instagram un message court : « Vous pensiez passer un été tranquille ? Désolé. 560 vies vont s’arrêter cet été au Maroc sur les routes. Et si on décidait de changer ça ? »
Les réactions n’ont pas tardé. On m’a écrit que je prétendais lire l’invisible, que je propageais le pessimisme. Une consœur psychiatre marocaine s’est publiquement inquiétée que j’aie « ancré cette idée dans l’inconscient » de mes lecteurs. Onze mois plus tard, les chiffres sont publiés. Je voudrais répondre — non pour avoir raison, mais pour clarifier ce que j’avais fait, et ce que je n’avais pas fait.
Ce que disent les chiffres
L’Agence nationale de la sécurité routière a publié les indicateurs définitifs de 2025. L’été — juin, juillet, août — a coûté 1 298 vies sur les routes marocaines. À lui seul, le mois d’août en a fauché 508 : pic annuel. Sur l’ensemble de l’année, 4 577 morts sont à déplorer, contre 4 024 en 2024. Pour situer cette violence, l’OMS estime le taux de mortalité routière marocain à environ cinq fois celui de l’Espagne — et plus de 90 % des accidents dans le monde sont attribuables à des erreurs ou comportements humains.
J’avais avancé 560 vies pour l’été. Le seul mois d’août en a presque atteint le total. Le réel a été plus du double de ma projection.
Lire n’est pas prédire
Je n’ai pas prédit. J’ai lu. Quand un système produit chaque année les mêmes causes — vitesse, inattention, ivresse, dépassements — il produit logiquement les mêmes effets. Mathématiquement, pas mystiquement.
Une lectrice me l’avait écrit dès le 4 juillet, alors que d’autres me reprochaient mon pessimisme : « هاد العام بانليغيكونالدوبل » — « cette année, on dirait que ce sera le double. » Elle ne se prenait pas pour une voyante. Elle voyait simplement.
Ce que la psychiatrie ne peut pas faire
Je veux être honnête sur les limites de mon angle. Ce désastre n’est pas que psychologique. Il est aussi structurel : motorisation accélérée, formation au permis lacunaire, application inégale des sanctions, urbanisme à repenser. La NARSA et la DGSN font le travail qui leur incombe — permis probatoire entré en vigueur en 2026, programmes d’urgence estivaux, contrôles renforcés. Ces efforts sont nécessaires et doivent être salués.
Mais même quand tous ces leviers seront actionnés, il restera l’instant où un conducteur tourne la clé. Et cet instant n’appartient à aucune politique publique.
Ce que la psychiatrie peut faire
C’est précisément cet instant qui m’intéresse. Le bilan DGSN du 6 mai est éclairant : pour la seule semaine du 27 avril au 3 mai 2026, 27 morts en zone urbaine. Les causes officielles sont toutes — sans exception — comportementales : manque d’attention, vitesse, perte de contrôle, ivresse, dépassements.
Je ne dis pas que tout mauvais conducteur est malade. Je ne médicalise pas la mauvaise conduite. Je dis que l’état mental dans lequel on conduit — la fatigue, la colère qui couve, la précipitation, le deuil non digéré — a un impact objectif sur le risque. C’est une donnée clinique. Pas un jugement moral.
Aux objections religieuses
Je voudrais y répondre avec le respect qu’elles méritent. Oui, les âmes sont entre les mains de Dieu. Personne ne le conteste. Mais la ceinture, le casque, la vitesse, la fatigue — tout cela est entre les nôtres. Cette articulation n’est pas mon invention de psychiatre. Elle porte un nom dans la tradition islamique : اعقلها وتوكل — « attache ta monture, puis remets-toi à Dieu. » Le Tawakkul authentique n’a jamais été une délégation totale. Il commence par la responsabilité humaine. Le fatalisme qui tout délègue, la tradition elle-même le récuse.
Une compétence civique
J’écrivais en août dernier que la sécurité routière commence dans la tête. Je voudrais aller plus loin. La régulation émotionnelle n’est pas un luxe individuel. C’est une compétence civique. Concrètement : ne pas démarrer dans le quart d’heure qui suit une dispute. Renoncer au volant quand on est épuisé, et que ce renoncement soit vu comme un acte de responsabilité, pas comme une faiblesse.
Cela ne s’enseigne pas en une affiche. Cela se cultive dans les écoles, dans les familles, dans les espaces publics. C’est un chantier civilisationnel — long, patient, peu spectaculaire. C’est probablement pour cela qu’il est si peu engagé.
La sécurité routière commence dans ta tête. Elle se termine — ou pas — dans le silence d’une famille qui apprend la nouvelle un dimanche soir.
Dr Wadih Rhondali Psychiatre












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