Le 12 juin 2026, le gouvernement américain a ordonné à Anthropic — créatrice de l’assistant Claude — de suspendre l’accès à ses deux modèles les plus avancés, Fable 5 et Mythos 5, pour tout ressortissant étranger (hors résidents permanents), à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis, jusqu’aux propres salariés étrangers de l’entreprise. Selon un responsable de l’administration cité par NBC et Reuters, la directive émane d’une lettre du secrétaire au Commerce Howard Lutnick, rédigée avec le Bureau of Industry and Security, l’agence chargée des contrôles à l’exportation ; le texte n’a pas été rendu public. Faute, dit Anthropic, de pouvoir trier ses utilisateurs assez finement, la société a désactivé ces modèles pour tout le monde — Américains compris. L’information, donnée par Anthropic, est recoupée par Reuters, AP, NBC, CNBC et Fortune ; ses autres modèles restent accessibles.
Mesurons ce que cela signifie. Rarement de façon aussi visible dans l’IA grand public, l’accès aux modèles les plus avancés n’est plus une affaire de prix, ni même d’alliance : c’est une affaire de passeport. Et les ressortissants exclus, c’est nous. Depuis Casablanca, Dakar ou Tunis, un médecin, un chercheur, un ingénieur deviennent des « étrangers » auxquels la version la plus capable de l’outil est fermée du jour au lendemain — non pour ce qu’ils feraient, mais pour ce qu’indique leur état civil.
Soyons justes, car le sujet mérite mieux que l’indignation. Anthropic conteste la mesure : elle affirme que la décision repose sur une faille étroite — faire lire à l’outil un code pour y repérer des vulnérabilités — et que cette capacité existe déjà, selon elle, dans d’autres modèles publics comme GPT-5.5 d’OpenAI, qu’aucune mesure comparable ne vise à ce jour. Le camp de la sécurité nationale a aussi ses arguments : un modèle capable de repérer des failles est à double usage, et la responsable des systèmes d’information du Pentagone, Kirsten Davies, a publiquement placé la sécurité nationale au-dessus des revenus et des valorisations. Le motif précis, en revanche, reste opaque : la lettre ne le détaille pas, et le Département du Commerce n’a pas répondu à la presse. Sur le pourquoi, nous n’avons que la version de l’entreprise ; sur le fait, aucun doute : la restriction est fondée sur la nationalité.
Une zone d’ombre demeure. La mesure prive-t-elle aussi les défenseurs en cybersécurité qu’Anthropic avait sélectionnés dans son programme « Glasswing » ? L’entreprise dit avoir coupé pour tous ; une partie de la presse spécialisée évoque, sans confirmation, une exemption. Si la coupure les inclut, on retire l’outil de défense à ceux qu’on avait jugés dignes de l’avoir — mais rien n’est tranché.
Que l’État impose et que l’entreprise subisse ne rend pas l’affaire plus rassurante — au contraire. Une infrastructure devenue centrale pour penser, écrire, coder, soigner peut être redécoupée selon la nationalité par une décision régalienne, contre la volonté même de celui qui la fournit. Ce n’est pas un complot ; c’est une structure. Tant que le débat portait sur le prix d’un abonnement, on pouvait croire à une stratification commerciale ; cet épisode montre l’étage au-dessus : la question n’est plus « qui peut payer ? » mais « qui a le droit d’accéder ? ».
Pour le Maroc et pour l’Afrique francophone, la leçon est limpide et urgente. Dépendre exclusivement d’outils qu’une puissance étrangère peut éteindre selon notre nationalité n’est pas une commodité : c’est une vulnérabilité de souveraineté. Non pour refuser ces technologies — elles sont utiles —, mais pour investir, sérieusement, dans une intelligence artificielle d’intérêt général : des modèles auditables, multilingues (darija et amazigh compris), hébergés et gouvernés ici, assez performants pour l’école, la santé, la justice et la recherche. Non pour rivaliser avec les géants, mais pour ne pas dépendre d’un interrupteur situé ailleurs.
La même semaine, un signal convergent : selon le New York Times et Bloomberg, les banques de l’introduction en Bourse de SpaceX ont écarté les investisseurs de Chine et de Hong Kong, et OpenAI pourrait suivre. Aucune directive d’État n’y est démontrée — les entreprises semblent appliquer d’elles-mêmes un cadre légal préexistant. Après l’usage, c’est l’accès au capital de l’IA qui se referme à son tour, sur des lignes de nationalité et de juridiction.
L’histoire récente de l’informatique nous l’a déjà appris : ce qu’on n’héberge pas, on ne le contrôle pas ; ce qu’on ne contrôle pas, on peut nous le retirer. L’intelligence artificielle vient d’en administrer la preuve, en une soirée, à coups de passeport. À nous d’en tirer les conséquences avant la prochaine directive.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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