«Former des médecins ne suffit plus, encore faut-il les garder.» La formule tourne en boucle depuis l’adoption de la réforme du statut des étudiants en médecine : reprise par les chaînes, déclinée dans une dizaine d’articles quasi identiques, érigée en évidence. Elle a le mérite de pointer le bon problème. Mais tant qu’on s’arrête au slogan, on passe à côté de l’essentiel : la rétention n’est pas une intention vertueuse, c’est une équation. Et cette équation, presque personne ne la pose.
Le Maroc a engagé un chantier majeur — généralisation de la couverture médicale, Groupements sanitaires territoriaux, réduction du cursus de sept à six ans, hausse des capacités de formation. Selon le communiqué ministériel du 15 mai 2026, le rendement du système devrait atteindre 2 000 lauréats par an à l’horizon 2030, contre environ 1 300 dans le modèle précédent. L’intention est claire : produire davantage de médecins pour une demande de soins qui augmente avec l’élargissement de la protection sociale. La direction est juste. Mais à quoi sert d’ouvrir le robinet si une partie de l’eau s’échappe avant d’arriver au patient ?
Les estimations donnent le vertige. Selon une enquête de la Fondation des enseignants médecins libéraux reprise par le Conseil économique, social et environnemental, le pays perdrait chaque année entre 600 et 700 praticiens. Il faut le dire avec rigueur : ce chiffre n’est pas une série administrative du ministère, et il agrège des profils variés — spécialistes, professeurs, résidents. On ne peut donc pas affirmer qu’une promotion entière se vide. Mais l’ordre de grandeur reste massif : rapporté à la capacité actuelle de formation, le volume des départs équivaut à plus de la moitié de l’effort annuel.
C’est là que le raisonnement bascule. En nombre fixe, 700 départs restent 700 départs. Mais si le taux de départ demeure stable, augmenter la formation augmente mécaniquement le nombre absolu de départs. À périmètre comparable, un taux d’environ 50 % appliqué à 2 000 lauréats ne produirait plus 700 départs, mais de l’ordre de 1 000 par an. Ce calcul est un scénario conditionnel, non une prévision : il suppose des périmètres homogènes et un taux constant. Mais il suffit à déplacer la question. Le bon indicateur n’est plus combien le Maroc forme, mais combien il retient.
Le paradoxe est alors brutal. Plus le pays formera sans gagner en attractivité, plus il risque de devenir un centre de formation indirect pour des systèmes de santé plus attractifs. Le Maroc supporte le coût humain, pédagogique et financier ; d’autres récupèrent une compétence déjà constituée, au moment précis où elle devient pleinement utile. Dans la santé, ce transfert de valeur publique est particulièrement dommageable : un médecin qui part, ce sont des consultations qui n’auront pas lieu, des délais qui s’allongent, des territoires qui restent sous-dotés.
Ce n’est pas une accusation contre ceux qui partent. Un médecin qui s’en va répond à une équation rationnelle : meilleures conditions d’exercice, perspectives plus lisibles, reconnaissance plus forte. Le problème n’est pas le départ individuel ; c’est l’écart d’attractivité entre le système qui forme et celui qui capte. On ne retient pas des compétences par culpabilisation, mais par un pacte clair : exigence, reconnaissance, conditions d’exercice, évolution de carrière, utilité réelle.
Il faut donc changer de langage. Ne plus parler de fuite des cerveaux, mais de défaut d’ancrage. Ne plus demander seulement pourquoi ils partent, mais pourquoi ils ne se projettent pas. Ne plus bâtir une politique de santé autour de la seule production de diplômés, mais autour du cycle complet : former, intégrer, protéger, faire évoluer, reconnaître, retenir.
Le Maroc a besoin de médecins. Mais les médecins ont besoin d’un Maroc professionnellement habitable. Former plus est indispensable ; garder mieux est vital. Une politique de santé ne se mesure pas au nombre de médecins qu’elle produit, mais au nombre qu’elle parvient à garder au service des patients. Le véritable chantier commence là.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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