À l’allure où vont les choses et les préparatifs de la mise en place du nouvel exécutif, les Marocains peuvent craindre de ne pas voir leur quotidien changer en bien de sitôt, à leur grande déception après les promesses électorales. Si le libéralisme sauvage et les intérêts personnels continuent de prendre le dessus, sur fond de luttes partisanes intestines pour l’obtention des privilèges associés à la fonction ministérielle, le changement risque de se limiter aux noms inscrits sur les portes des ministères. Quant aux réseaux clientélistes, leur persistance constituerait un obstacle majeur à toute rupture véritable.
Car la première épreuve de cette majorité sera de démontrer qu’elle se rassemble autour de priorités communes, et pas seulement autour d’une répartition des responsabilités. Quels engagements ses partenaires prendront-ils sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la santé et l’éducation ? Quels résultats promettront-ils, dans quels délais et avec quels financements ? Sans réponses précises, le programme gouvernemental pourrait devenir un catalogue de bonnes intentions supplémentaire.
Le débat restera ce qu’il est et a toujours été ces dernières années, avec cette question dominante : le Mondial 2030 demeurera-t-il la priorité des priorités ? Faouzi Lakjâa, qui joue un rôle central dans les préparatifs marocains, sera-t-il en mesure de convaincre les Marocains, s’il prend la tête du ministère des Finances, qu’il consacrera autant d’attention aux budgets sociaux et à l’investissement productif qu’aux dossiers de la compétition ? Ceux-ci deviendront nécessairement plus prenants à mesure que l’échéance approchera.
Un ministre délégué à ses côtés pourrait contribuer à répartir les tâches. Encore faudrait-il lui confier des compétences effectives et une véritable capacité de décision. La question dépasse les préférences personnelles de Lakjâa : elle concerne la gouvernance d’un département essentiel, qui devra financer les ambitions nationales tout en protégeant les équilibres budgétaires.
Les préparatifs du Mondial s’inscrivent dans un programme d’investissements estimé à quelque 20 milliards de dollars, comprenant les équipements sportifs, les transports et les infrastructures touristiques. Cette ambition peut apporter des bénéfices durables. Mais elle impose aussi de regarder ce que chaque projet mobilise et ce qu’il laissera après la compétition. Qui financera l’entretien des équipements ? Les emplois créés survivront-ils aux chantiers ? Les petites entreprises accéderont-elles aux marchés dans des conditions équitables ?
Le succès ne pourra se mesurer uniquement au nombre de visiteurs accueillis ou à la qualité des images diffusées dans le monde. Il devra aussi se lire dans les qualifications acquises par les jeunes, les transports utilisés par les habitants et les activités économiques capables de durer.
Les engagements sociaux offrent déjà un point de comparaison. Les orientations du budget 2026 prévoyaient 140 milliards de dirhams pour la santé et l’éducation, ainsi que plus de 27 000 postes budgétaires dans ces secteurs. Le prochain gouvernement devra rendre compte de leur traduction concrète : personnel effectivement recruté, établissements opérationnels et services accessibles. Les crédits annoncés ne soignent personne tant qu’ils ne deviennent pas une offre de soins réelle.
Il devra également éviter que les villes du Mondial avancent pendant que les autres territoires attendent. Le désenclavement rural, l’accès à l’eau, les équipements de proximité et les transports ordinaires ne peuvent être relégués derrière les infrastructures les plus visibles. L’équité territoriale doit devenir un critère de décision, avec des engagements publiés et suivis.
Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Dans de telles circonstances, toute l’activité et les projets de développement du pays pourraient souffrir d’un gouvernement tiraillé entre plusieurs logiques : réussir un événement planétaire, satisfaire les ambitions partisanes et répondre aux urgences sociales. Cette contradiction doit être résolue par une organisation claire et des arbitrages assumés.
La transparence sera donc décisive : publication des coûts, contrôle des dépassements, prévention des conflits d’intérêts et évaluation régulière des résultats. Les Marocains ne devraient pas avoir à compter sur la seule « baraka » durant ces cinq prochaines années, uniques en leur genre. Ils sont en droit d’attendre un gouvernement dont la réussite se mesure aussi à leur quotidien. Le Maroc changera lorsque cette exigence pèsera autant que les impératifs du Mondial.












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