À Ceuta, le débat se concentre sur les frontières, l’accueil et les rapatriements. Pourtant, une autre question engage l’avenir du Maroc : combien de forces humaines le Royaume peut-il voir partir alors que les naissances diminuent et que sa population vieillit ?
Le constat démographique est déjà préoccupant. Selon le HCP, la fécondité est passée de 2,2 enfants par femme en 2014 à 1,97 en 2024, tandis que le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus progressait de 3,2 à 5 millions. Les mariages enregistrés ont, eux, reculé de plus de 22 % entre 2008 et 2024. Ces évolutions ne condamnent pas le Maroc à devenir un pays majoritairement âgé dans dix ans, mais elles rendent sa jeunesse plus précieuse.
Face à cette transition, les départs durables peuvent accentuer la fragilité. Chaque jeune qui construit définitivement son avenir ailleurs représente potentiellement un salarié, un entrepreneur ou un futur parent dont le territoire d’origine perd la contribution quotidienne. Derrière la traversée, il y a des familles qui ont investi dans une éducation et espéraient en voir les fruits.
L’Espagne, de son côté, bénéficie d’un apport marocain considérable. En août 2026, 407 350 ressortissants marocains cotisaient à la Sécurité sociale espagnole, constituant la première nationalité étrangère parmi les affiliés. Ce chiffre mesure une présence professionnelle, et non les seules arrivées récentes ou les jeunes de Ceuta. Il montre néanmoins que le travail marocain participe pleinement à l’économie espagnole.
Plus largement, la Banque d’Espagne estime que 76 % des emplois créés entre fin 2019 et fin 2024 ont été occupés par des personnes nées à l’étranger. L’immigration répond donc à des besoins économiques réels, notamment dans les secteurs rencontrant des difficultés de recrutement.
Ce contraste donne toute sa portée au discours royal du 9 octobre. En dénonçant certaines dispositions légales et décisions judiciaires espagnoles entravant, selon lui, les rapatriements, Mohammed VI a posé la question des limites du partenariat migratoire. Les chiffres ne prouvent pas une volonté espagnole de retenir les mineurs pour recruter. Ils justifient toutefois d’exiger une coopération qui reconnaisse aussi les intérêts démographiques et économiques marocains.
Les retours doivent être accélérés lorsque les conditions sont réunies, avec identification, coordination consulaire et accompagnement familial. Pour les mineurs, respecter les garanties individuelles demeure indispensable : les renvois de 2021 ont précisément été déclarés illégaux pour non-respect des procédures.
Mais préserver la jeunesse ne consiste pas seulement à la faire revenir. Cela exige des formations utiles, des emplois accessibles et la possibilité de construire une vie familiale. Les transferts d’argent et les liens entretenus par la diaspora sont des bénéfices réels ; ils ne remplacent pas toutes les contributions d’une génération présente sur son territoire.
Le défi du Maroc est de faire du retour une perspective d’avenir, et du départ un choix plutôt qu’une nécessité. Sans cette ambition, le pays risque de financer l’espoir de sa jeunesse pour en voir les fruits mûrir ailleurs.












Contactez Nous