On croit choisir ce qu’on mange : du pain ou pas, du sucre dans le thé, une deuxième portion ou des légumes. Et quand notre alimentation s’éloigne des recommandations, le message tombe vite : il faudrait faire de « meilleurs choix ». Puis vient la culpabilité. Si on n’y arrive pas, le problème semble venir de nous.
Mais c’est plus compliqué.
Bien avant notre assiette, des décisions ont déjà été prises : ce qui est produit, subventionné, transformé, distribué, et à quel prix.
Pour représenter cette chaîne de façon volontairement simple — presque comme on l’expliquerait à un enfant — on peut emprunter l’image du dessin animé Gang de requins. Il ne s’agit évidemment pas de qualifier certains acteurs au sens péjoratif du terme, mais simplement de reprendre les différents niveaux d’une chaîne alimentaire pour visualiser qui intervient avant que le produit n’arrive jusqu’au consommateur.
Dans ce schéma, tout en haut se trouvent les acteurs situés le plus en amont : les pouvoirs publics et les régulateurs. Viennent ensuite les producteurs, industriels, importateurs et grandes enseignes. Puis les commerces, marchés et circuits locaux. Enfin, le filtre du portefeuille — revenu, temps, mobilité — avant d’arriver au consommateur, à qui l’on dit : « Mange mieux. Moins gras. Moins sucré. Moins salé. Plus de légumes. »
Cette chaîne n’explique pas tout. D’autres forces agissent : la culture, le groupe, l’environnement, l’affectif et, désormais, les médias.
Au Maroc, la culture est particulièrement visible. Recevoir passe souvent par la nourriture. On sert, on ressert, on insiste : « koul, koul, zidchwia ». Refuser une deuxième portion peut parfois être vécu comme refuser une attention. Le repas exprime aussi l’affection, l’hospitalité et l’appartenance.
D’où une contradiction : on peut culpabiliser parce qu’on mange trop, mais aussi parce qu’on refuse. « Fais attention à ta santé », d’un côté. « Fais honneur à la table », de l’autre.
L’environnement économique pèse tout autant. Pour savoir si un aliment est réellement cher, regarder son prix ne suffit pas : il faut aussi regarder combien de temps il faut travailler pour l’acheter.
Pour mesurer ce que signifie réellement « pouvoir choisir », nous avons comparé un petit panier de cinq aliments courants au salaire minimum. Au Maroc, il représente environ 4 h 45 de travail au SMIG, contre 55 minutes en France, 1 h 10 en Espagne et 6 h 30 en Tunisie. Les prix varient selon les enseignes, les villes et les saisons, et cinq aliments ne représentent pas toute une alimentation. Mais l’exercice rappelle une évidence : le vrai prix d’un aliment, c’est aussi le temps de travail nécessaire pour se l’offrir.
À cela s’ajoute l’écran. Publicités, influenceurs, placements de produits, promotions, applications de livraison et contenus « healthy » participent à notre environnement alimentaire. Le marketing peut influencer préférences, intentions d’achat, choix et consommation. Et dans le même espace médiatique coexistent deux discours : celui qui rend certains aliments désirables et celui qui nous explique ensuite qu’il faut savoir leur résister.
Puis il y a l’affectif : le goût d’un plat d’enfance, un thé partagé, la fierté de bien recevoir. Nous ne mangeons pas seulement des nutriments. Nous mangeons aussi du plaisir, des souvenirs et de l’appartenance.
Les recommandations de santé publique restent indispensables. L’OMS recommande notamment au moins 400 g de fruits et légumes par jour après 10 ans, moins de 10 % de l’apport énergétique en sucres libres et moins de 5 g de sel par jour chez l’adulte. Elle reconnaît aussi que leur application dépend du contexte culturel, des aliments disponibles et des habitudes.
Le problème n’est donc pas la recommandation. C’est ce qu’elle devient lorsqu’elle arrive au dernier maillon : « Mange mieux. »
Le prix, le temps, l’offre, la publicité, la famille, la culture et le plaisir disparaissent alors du message. Et quand l’objectif n’est pas atteint, la responsabilité devient facilement culpabilité.
La vraie question n’est donc plus seulement : « Que faut-il manger ? », mais : « Dans quelles conditions est-il réellement possible de le faire ? »
Manger sainement reste un choix. Mais ce choix n’a ni le même prix, ni la même difficulté, ni la même signification pour tout le monde.
Responsabiliser est nécessaire. Culpabiliser ne l’est pas.
À force de regarder uniquement l’assiette, on finit par faire porter au dernier maillon de la chaîne non seulement toute la responsabilité, mais aussi toute la culpabilité.












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