Le Maroc poursuit méthodiquement la construction de sa propre industrie de défense et semble avoir trouvé en l’Inde un partenaire disposé à aller beaucoup plus loin que la simple vente d’armements.
Après les blindés produits à Berrechid, Rabat et New Delhi envisagent désormais de développer ensemble d’autres équipements militaires, de créer des coentreprises et de multiplier les transferts de compétences et les collaborations technologiques.
Une nouvelle étape vient d’être franchie à New Delhi avec la tenue, mardi 8 septembre, de la première réunion du Comité conjoint de défense entre les deux pays.
Cette rencontre marque surtout le passage progressif d’une relation classique de fournisseur à client vers une véritable coopération industrielle.
La réunion était coprésidée par le général de brigade Abdellah Athmani, chef du 2e Bureau des Forces armées royales, et Amitabh Prasad, secrétaire adjoint chargé de la coopération internationale au ministère indien de la Défense.
Face à la délégation marocaine, l’Inde avait mobilisé un dispositif révélateur de l’importance accordée à cette coopération : représentants du ministère de la Défense, des trois armées, du département de la production de défense, des services médicaux militaires, du ministère des Affaires étrangères mais également de la DRDO, le puissant organisme indien de recherche et développement en matière de défense.
PRODUIRE ENSEMBLE PLUTÔT QU’ACHETER
C’est certainement l’aspect le plus important de la réunion.
Le Maroc et l’Inde se déclarent désormais prêts à explorer la coproduction d’équipements militaires, la création de coentreprises, les collaborations technologiques ainsi que la maintenance et le soutien des matériels.
Pour Rabat, cette orientation correspond parfaitement à la stratégie poursuivie depuis plusieurs années : ne plus dépendre exclusivement des importations pour moderniser les FAR, mais profiter des acquisitions militaires pour développer progressivement un véritable tissu industriel national.
Il convient néanmoins de ne pas aller plus vite que les annonces officielles.
À ce stade, aucun nouveau système d’armes n’a été désigné et aucune nouvelle usine n’a été annoncée. Il n’existe pas davantage de calendrier de production pour les projets évoqués à New Delhi.
Mais la volonté politique et industrielle est clairement affichée.
Et surtout, un précédent existe déjà.
BERRECHID, LE LABORATOIRE DE CETTE NOUVELLE ALLIANCE
L’exemple le plus spectaculaire du rapprochement militaire entre les deux pays se trouve à quelques dizaines de kilomètres de Casablanca.
C’est à Berrechid que Tata Advanced Systems Limited (TASL) a implanté son usine marocaine destinée à produire le blindé WhAP 8×8.
Inaugurée le 23 septembre 2025 par le ministre indien de la Défense Rajnath Singh et le ministre délégué chargé de l’Administration de la Défense nationale Abdeltif Loudyi, l’installation s’étend sur quelque 20 000 m². Elle constitue la première usine de défense créée en Afrique par une entreprise privée indienne.
Le projet est d’autant plus intéressant pour le Maroc qu’il ne consiste pas simplement à assembler des véhicules entièrement fabriqués ailleurs.
Selon les données communiquées par New Delhi lors de l’inauguration, environ un tiers des composants et sous-systèmes doivent être sourcés ou assemblés localement dès la première phase, avec l’objectif de porter progressivement la valeur ajoutée locale à 50 %.
C’est précisément cette logique que le Maroc semble aujourd’hui vouloir reproduire et élargir.
Acheter, certes, mais également fabriquer.
Importer la technologie, mais acquérir progressivement le savoir-faire.
Et surtout créer autour des commandes des FAR un écosystème industriel capable, à terme, de servir non seulement les besoins marocains mais également des marchés étrangers.
L’Inde elle-même présente d’ailleurs le Maroc comme une plateforme particulièrement intéressante en raison de sa position entre l’Afrique et l’Europe, et avait explicitement évoqué en 2025 la possibilité que l’usine de Berrechid serve à terme les marchés d’exportation.
UNE RELATION MILITAIRE QUI S’ACCÉLÈRE
Ce rapprochement ne s’est pas construit en quelques semaines.
Un tournant majeur avait été pris en septembre 2025 avec la première visite au Maroc d’un ministre indien de la Défense.
Rajnath Singh et Abdeltif Loudyi avaient alors signé un mémorandum établissant un véritable cadre institutionnel pour les relations militaires entre les deux pays.
Industrie de défense, exercices conjoints, formation militaire et renforcement des capacités figuraient déjà parmi les domaines retenus. Une feuille de route plus large avait également intégré la cybersécurité, la sécurité maritime, la lutte antiterroriste, les opérations de maintien de la paix et la médecine militaire.
La réunion organisée cette semaine à New Delhi constitue donc moins un commencement que la mise en œuvre de ce rapprochement.
La délégation des FAR, présente en Inde du 7 au 10 septembre, a ainsi rencontré directement des industriels indiens afin de prendre connaissance de leurs capacités de production.
Elle doit également visiter l’Army Hospital Research & Referral de New Delhi pour approfondir les possibilités de coopération en matière de médecine militaire.
BIEN PLUS QUE DES BLINDÉS
Le champ de coopération envisagé est particulièrement vaste.
Formation et enseignement militaire, exercices conjoints, cyberdéfense, maintien de la paix, médecine militaire et industrie de défense ont tous été abordés à New Delhi.
Cette diversification est importante.
Elle montre que Rabat ne cherche pas seulement en Inde un fournisseur supplémentaire dans un marché mondial de l’armement déjà largement diversifié par le Royaume.
Le véritable enjeu est ailleurs : transformer progressivement les acquisitions militaires en instruments d’industrialisation et de souveraineté technologique.
L’Inde peut constituer à cet égard un partenaire particulièrement intéressant.
New Delhi cherche elle-même à internationaliser rapidement son industrie de défense et à augmenter ses exportations. Le Maroc, de son côté, dispose d’une position géographique privilégiée, d’accords commerciaux avec de nombreux marchés et affiche désormais clairement son ambition de développer une industrie militaire nationale.
Les intérêts des deux pays peuvent donc se rejoindre.
LE MAROC VEUT SON INDUSTRIE DE DÉFENSE
Derrière la réunion de New Delhi se dessine ainsi une stratégie marocaine beaucoup plus large.
Le Royaume ne veut plus être uniquement un grand acheteur d’équipements militaires.
Il veut progressivement en devenir producteur.
L’usine de Berrechid a démontré qu’un constructeur étranger pouvait produire au Maroc des équipements destinés aux FAR tout en augmentant progressivement leur contenu local.
La prochaine étape consistera à multiplier ce type de partenariat, à former des ingénieurs et techniciens marocains, à attirer des fournisseurs spécialisés et, surtout, à faire émerger une véritable chaîne industrielle autour de la défense.
C’est précisément pourquoi les mots employés à New Delhi — coproduction, coentreprises et technologie — sont probablement plus importants que l’annonce d’un nouveau contrat d’armement.
Car cette fois, le Maroc ne demande pas seulement ce qu’il peut acheter.
Il cherche de plus en plus à savoir ce qu’il peut produire chez lui et avec qui.
Et l’Inde vient clairement de se porter candidate.












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