La mendicité au Maroc n’a jamais été aussi visible. Elle a changé de visage, de méthodes et parfois même de cible. Jadis cantonnée aux abords des mosquées, des marchés ou des carrefours, elle s’est aujourd’hui diversifiée au point d’investir les lieux les plus inattendus, avec des scénarios de plus en plus élaborés destinés à susciter l’émotion et à délier les cordons de la bourse.
Des enfants sont encore utilisés pour attendrir les passants. Des femmes portent des nourrissons dans les bras, parfois durant des heures, pour renforcer leur crédibilité. D’autres frappent désormais aux portes des maisons, prétextant une maladie, une situation familiale dramatique ou une urgence alimentaire. Les réseaux sociaux relaient régulièrement des témoignages de citoyens dénonçant des pratiques qui brouillent la frontière entre véritable précarité et exploitation de la générosité publique.
Mais une méthode, particulièrement ingénieuse, attire aujourd’hui l’attention. Selon plusieurs témoignages concordants, une jeune femme d’une trentaine d’années aurait fait des cabinets médicaux très fréquentés son terrain d’action.
Le scénario est toujours le même. Elle se présente à l’accueil comme une patiente venue consulter un spécialiste. Une fois installée dans une salle d’attente bondée, elle attend quelques minutes avant d’expliquer, la voix tremblante, qu’elle souffre d’une maladie grave mais qu’il lui manque une partie des 300 dirhams nécessaires pour régler la consultation. Touchés par son récit, plusieurs patients participent spontanément, chacun donnant quelques dizaines de dirhams afin de lui permettre, pensent-ils, d’accéder aux soins.
Dès que la somme est réunie, la jeune femme quitte discrètement les lieux sans consulter le médecin. Quelques instants plus tard, elle recommencerait la même mise en scène dans un autre cabinet, puis dans un troisième, et ainsi de suite. Des professionnels de santé évoquent un véritable circuit quotidien, certains parlant de huit à dix cabinets visités dans une seule journée.
Si ces témoignages se confirmaient, les recettes générées pourraient largement dépasser les revenus de nombreux salariés. Une simple estimation montre qu’en répétant ce scénario plusieurs fois par jour, les sommes collectées pourraient atteindre plusieurs milliers de dirhams quotidiens, sans aucune garantie que l’argent soit réellement destiné à des soins médicaux.
Cette évolution interroge. Elle pénalise d’abord les personnes réellement démunies, dont les appels à l’aide deviennent accueillis avec davantage de méfiance. Elle place également les citoyens devant un dilemme moral : faut-il continuer à donner au risque d’encourager des pratiques frauduleuses, ou refuser au risque de tourner le dos à une personne réellement en détresse ?
La lutte contre la mendicité ne peut se limiter à des opérations ponctuelles ou à des arrestations. Elle suppose une réponse globale associant accompagnement social, contrôle des formes organisées de mendicité et sensibilisation du public. Car lorsque la mendicité devient une activité rentable, fondée sur la mise en scène de la souffrance et la manipulation de la compassion, c’est toute la solidarité qui finit par en payer le prix.
Par Salma Semmar



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