J’ai toujours préféré assister à l’enterrement d’un proche ou d’un ami plutôt qu’à un mariage.
Cela peut paraître étrange. Pourtant, j’ai toujours considéré le dernier adieu comme un moment particulier, probablement l’un des plus sincères de l’existence. Il n’y a plus de faux-semblants, plus de convenances sociales, plus rien à célébrer ni à montrer. Il reste une famille, des amis, une prière et un être que l’on accompagne une dernière fois jusqu’à sa demeure éternelle.
Chaque fois que je le peux, je suis donc présent.
Et chaque fois, ou presque, je reviens avec le même sentiment : la tristesse d’avoir perdu quelqu’un se double d’une profonde colère devant les conditions dans lesquelles nous enterrons nos morts.
La semaine dernière encore, j’en ai fait l’amère expérience.
Mon cousin s’est éteint à Fès.
J’ai quitté Rabat pour assister à son enterrement et lui rendre ce dernier hommage que l’on doit à ceux que l’on a connus et aimés.
Il faisait terriblement chaud ce jour-là. Plus de 42 degrés.
Mais la chaleur n’était finalement pas le plus difficile à supporter.
CETTE ODEUR QUE JE N’OUBLIERAI PAS
Alors que nous accompagnions mon cousin vers sa dernière demeure, une odeur insupportable flottait dans une partie du cimetière.
Une odeur de décomposition.
Dans un cimetière.
Nous avons essayé de comprendre d’où elle provenait. Un corps enterré récemment et insuffisamment recouvert ? Une tombe mal refermée ? Une autre raison liée à l’état des lieux ?
Je ne peux évidemment pas l’affirmer.
Mais l’odeur était bien là.
Sous une chaleur dépassant les 42 degrés, il devenait par moments difficile de rester sur place jusqu’à la fin de l’inhumation.
Incroyable, mais vrai.
Et je me suis alors posé une question toute simple : est-ce ainsi que nous voulons enterrer nos morts au Maroc ?
DES TOMBES SÉPARÉES DE QUELQUES CENTIMÈTRES
Il suffit de parcourir certains de nos cimetières pour comprendre l’ampleur du problème.
Les tombes sont tellement rapprochées que, par endroits, il ne reste même pas dix centimètres entre deux sépultures.
Pas d’allées dignes de ce nom.
Pas de passages permettant aux familles d’accéder correctement à la tombe d’un père, d’une mère, d’un frère, d’une sœur ou d’un enfant.
Alors que fait-on ?
On marche entre les tombes quand c’est encore possible.
Et lorsque cela ne l’est plus, on marche dessus.
Oui, sur les tombes.
Pour aller enterrer un mort, il faut parfois enjamber la sépulture d’un autre.
Pour se recueillir devant un proche, il faut quelquefois poser le pied à quelques centimètres d’un défunt que l’on ne connaît pas.
Et à force de manquer d’espace et d’organisation, on finit par avoir cette impression terrible que les morts sont presque entassés les uns contre les autres, voire que certaines nouvelles sépultures viennent empiéter sur les anciennes.
Où est le respect ?
Où est la dignité ?
REGARDEZ AILLEURS
Il suffit parfois de regarder un film étranger pour être frappé par le contraste.
On y voit des cimetières organisés, entretenus, arborés. Des allées permettent de circuler. Les tombes sont identifiables. Les familles peuvent venir se recueillir sans devoir escalader celles des autres.
Je ne demande évidemment pas que nos cimetières ressemblent à Hollywood.
Nos traditions sont différentes. Notre religion est différente. Notre rapport à la mort et à la sépulture possède ses propres règles.
Mais la dignité, elle, n’a pas de nationalité.
Le respect dû à un mort ne devrait dépendre ni du pays où il repose ni de la richesse de sa famille.
Pourquoi sommes-nous capables de construire des avenues, des ponts, des stades, des gares, des parcs et des quartiers entiers, mais incapables, dans trop de villes, de prévoir correctement l’endroit où chacun de nous finira pourtant un jour ?
Car il existe une certitude absolue dans cette histoire.
Riches ou pauvres, ministres ou citoyens ordinaires, élus ou électeurs, nous finirons tous au même endroit.
ET NOS ÉLUS, OÙ SONT-ILS ?
La gestion des cimetières ne fait pas gagner une élection.
Voilà peut-être une partie du problème.
On inaugure plus volontiers une avenue qu’un cimetière correctement aménagé.
Une route se photographie.
Un jardin public se montre.
Une fontaine s’illumine.
Un cimetière, lui, reste à l’écart.
Alors on l’oublie.
Année après année, les tombes se multiplient, l’espace disparaît, les passages se rétrécissent et l’anarchie s’installe.
Et nos élus ?
Silence.
Combien de présidents de communes ont fait de l’état des cimetières une véritable priorité de leur mandat ?
Combien se sont rendus sur place autrement que pour assister eux-mêmes aux funérailles d’un proche ?
Combien ont demandé un état précis des capacités restantes, de l’entretien, des besoins futurs et des conditions d’inhumation ?
Les élections législatives approchent.
Nous allons entendre parler de pouvoir d’achat, d’emploi, de santé, d’éducation, d’investissement, de routes et de développement.
Très bien.
Mais j’aimerais aussi entendre un candidat parler de nos cimetières.
Cela peut sembler dérisoire face aux grands dossiers du pays.
Ça ne l’est pas.
La manière dont une société traite ses morts en dit beaucoup sur la manière dont elle respecte ses vivants.
ET PUIS IL Y A LES « CONNAISSANCES »
Il existe enfin un autre sujet dont on parle à voix basse.
Celui de la place.
Lorsqu’un cimetière arrive à saturation et que chacun cherche quelques mètres carrés pour enterrer dignement un proche, commencent parfois les appels, les recommandations et les connaissances.
Untel connaît quelqu’un.
Un autre peut intervenir.
Une famille parvient à trouver un emplacement mieux situé.
Une autre devra se contenter de ce qu’on lui indique.
Dans un domaine aussi sensible, la simple perception qu’il puisse exister du favoritisme est déjà insupportable.
La mort devrait précisément être l’endroit où cessent les privilèges.
Devant une tombe, il ne devrait plus exister ni puissant ni faible, ni riche ni pauvre, ni pistonné ni oublié.
Seulement un défunt auquel on doit une sépulture digne.
LE GOUVERNEMENT NE PEUT PLUS REGARDER AILLEURS
La responsabilité ne peut pas être abandonnée aux seules communes.
L’État doit regarder sérieusement la situation de nos cimetières.
Il faut anticiper leur saturation, réserver suffisamment de foncier, imposer des règles d’aménagement, prévoir de véritables passages, assurer l’entretien, organiser les inhumations et garantir une attribution transparente et équitable des emplacements.
Pourquoi ne pas établir, ville par ville, un véritable plan national des besoins funéraires pour les prochaines décennies ?
Nous savons combien d’habitants compteront nos villes demain.
Nous planifions leurs logements, leurs routes, leurs écoles et leurs transports.
Pourquoi ne planifions-nous pas avec le même sérieux leurs cimetières ?
MON COUSIN REPOSE DÉSORMAIS À FÈS
Ce jour-là, malgré la chaleur, malgré cette odeur difficilement supportable, malgré les tombes serrées les unes contre les autres, nous sommes restés jusqu’au bout.
Mon cousin repose désormais à Fès.
Paix à son âme.
Mais en quittant le cimetière pour reprendre la route de Rabat, je n’arrivais pas à chasser une pensée.
Nous parlons énormément du Maroc de demain.
Nous voulons des villes intelligentes, des infrastructures modernes, des investissements internationaux et des équipements dignes des grandes nations.
Cette ambition est légitime.
Mais peut-être faudrait-il aussi regarder derrière les murs de nos cimetières.
Là où il n’y a plus d’électeurs.
Là où personne ne manifeste.
Là où personne ne réclame rien.
Là où reposent silencieusement ceux qui nous ont précédés.
Nos morts ne demandent plus rien.












Contactez Nous
Tellement véridique!
Quelles tristes réalité et vérité . Le cimetière de Bab Ftouh à Fès est particulièrement sordide.