Le soda posé au milieu de la table, le grignotage devant les écrans, les déplacements à pied devenus moins fréquents : derrière des habitudes apparemment anodines se dessine un véritable enjeu de santé publique. Au Maroc, l’obésité mérite une attention bien plus grande que celle accordée aux seuls kilos en trop. Elle engage la santé des familles, leur budget et les capacités du système de soins.
Les chiffres donnent la mesure du problème. Selon l’enquête nationale STEPS menée en 2017-2018, 53 % des adultes présentaient un surpoids, obésité comprise, et 20 % vivaient avec une obésité. Celle-ci touchait alors davantage les femmes : 29 %, contre 11 % des hommes. Ces données constituent un repère national daté, et non une photographie de la situation en 2026.
La gravité dépasse largement la question de l’apparence. L’excès de poids augmente notamment les risques de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires, de troubles articulaires et de certains cancers. Autant de complications susceptibles d’entraîner des traitements prolongés, une perte de qualité de vie et des dépenses supplémentaires pour les ménages.
Dans cette évolution, les boissons sucrées occupent une place préoccupante. Sodas, boissons énergisantes ou jus, même sans sucre ajouté, peuvent apporter beaucoup de sucres sans procurer la satiété d’un aliment solide. Le problème tient au sucre et à la fréquence de consommation, pas aux bulles elles-mêmes. Le thé généreusement sucré mérite donc lui aussi une place dans la réflexion.
Mais réduire l’obésité à une consommation excessive ou à un manque de volonté serait une erreur. L’OMS la décrit comme une maladie chronique, issue d’interactions complexes entre facteurs biologiques, comportements et environnement. L’inactivité physique, le sommeil insuffisant et les difficultés d’accès à une alimentation équilibrée participent au problème. Chez les enfants, la prévention doit également éviter les moqueries et la culpabilisation, qui aggravent les souffrances.
À ces facteurs s’ajoute une dimension culturelle qui mérite d’être interrogée : le regard porté sur les rondeurs. Dans certaines familles, celles-ci peuvent encore être perçues comme un signe de bonne santé, de prospérité ou la preuve qu’un enfant est « bien nourri ». Sans généraliser ces représentations à l’ensemble de la société marocaine, elles invitent à distinguer une apparence jugée rassurante d’un véritable état de santé.
L’hospitalité pose une autre question. Servir généreusement, multiplier les plats et encourager l’invité à se resservir sont des gestes d’affection et de considération. Mais cette générosité peut parfois rendre difficile le simple fait de dire : « Je n’ai plus faim. » Préserver la convivialité de la table marocaine suppose aussi de respecter l’appétit de chacun, sans faire d’une portion supplémentaire une preuve de reconnaissance envers ses hôtes.
Reste une interrogation centrale : comment manger sainement sans renoncer à la richesse de notre cuisine ni faire exploser le budget familial ?
Une partie de la réponse existe déjà dans le patrimoine culinaire marocain. Lentilles, pois chiches, haricots, bissara, légumes de saison, sardines et œufs peuvent composer des repas variés. Un tajine généreux en légumes, préparé avec une quantité mesurée d’huile, ou un couscous où légumes et légumineuses trouvent toute leur place permettent de conserver le plaisir de la table. Les principes restent simples : diversité, équilibre, portions adaptées et modération du sucre, du sel et des matières grasses.
Il ne s’agit donc pas de condamner le couscous, le pain ou les plats traditionnels, mais de réfléchir aux quantités, aux préparations et à l’accumulation au cours d’un même repas. La richesse d’une cuisine ne se mesure pas seulement à l’abondance : elle tient aussi à la diversité de ses ingrédients et au savoir-faire qui permet de les associer.
Encore faut-il que ces choix restent accessibles. Conseiller des produits coûteux à une famille qui surveille chaque dirham manque sa cible. Privilégier les produits de saison, cuisiner des légumineuses et réduire les achats de sodas peut dégager des marges, sans garantir à lui seul une alimentation équilibrée pour tous. Le temps disponible pour cuisiner et les conditions de travail doivent également entrer dans l’équation.
La réponse doit donc être collective : eau accessible dans les établissements scolaires, restauration mieux équilibrée, espaces permettant de marcher et de jouer, prévention et accompagnement médical. Demander aux citoyens de modifier leurs habitudes suppose de leur en donner les moyens.
Le Maroc possède une cuisine capable de nourrir sainement ses habitants. Le défi consiste à rendre ses meilleurs équilibres compatibles avec les prix et les rythmes de vie actuels, tout en faisant évoluer certaines représentations. Bien nourrir ne signifie pas nourrir davantage, et recevoir généreusement peut aussi vouloir dire respecter les limites de chacun.












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