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Plan Santé Mentale 2030 : le Maroc veut agir avant la maladie

Par Dr Wadih Rhondali, psychiatre

septembre 4, 2026
in ACTUALITÉS, Santé
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Le ministre de la Santé a lancé le 3 septembre à Rabat le Plan Santé Mentale 2030 : près de 4 milliards de dirhams, 86 actions, 13 départements ministériels et l’appui de l’OMS. L’intention est juste. Mais entre les moyens annoncés et l’accès réel aux soins, un écart demeure. C’est de cet écart qu’il faut parler.

Une phrase qui engage

« Nous avons trop longtemps attendu que la souffrance devienne maladie pour agir. » Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Au Maroc, on attend souvent la décompensation, la tentative de suicide, la rupture familiale ou la perte de l’emploi pour intervenir. À ce stade, la prise en charge est plus longue, plus lourde, plus coûteuse et ses résultats sont moins bons.

Le plan semble tirer les bonnes conséquences de ce constat. Il fait du centre de santé, du médecin généraliste et de l’infirmier des portes d’entrée vers le soin. Il ouvre également un chantier décisif : la définition des actes, des tarifs de référence et de leur prise en charge par l’AMO.

Puis on lit les chiffres

Lors du lancement retransmis par SNRT News, l’architecture du plan a été détaillée : trois domaines d’intervention. La promotion de la santé mentale, la prévention et le repérage précoce. L’accès à des soins de qualité. La réhabilitation psychosociale et la réinsertion sociale des personnes en situation de handicap psychosocial. À ma connaissance, aucun article de presse n’a publié ces trois axes.

Retenons le premier. La prévention et le repérage précoce ne sont pas un volet parmi d’autres : ils constituent l’axe numéro un du plan.

Regardons maintenant les chiffres. Les lits psychiatriques doivent passer de 2 466 à 4 728, les hôpitaux psychiatriques de 10 à 17 et les structures intermédiaires de 4 à 24. Le nombre de psychologues du secteur public passerait de 32 à 786. La capacité annuelle de formation progresserait de 36 à 124 psychiatres et de 490 à 750 infirmiers spécialisés en santé mentale.

Ces objectifs sont importants. Mais cherchez le chiffre du premier recours : combien de médecins généralistes seront formés au repérage et au traitement des troubles courants ? À quelle échéance ? Combien de centres de santé seront concernés ? Sur ces points, le plan parle de mise en œuvre « progressive », sans cible chiffrée ni calendrier public. Ce n’est pourtant pas un objectif hors de portée : la Jordanie a formé 100 % de ses médecins de famille au repérage des troubles mentaux à la fin 2024.

La même question vaut pour l’AMO. La psychothérapie réalisée par un psychologue conventionné sera-t-elle prise en charge ? La téléconsultation psychiatrique le sera-t-elle ? Et quand ? Dans une politique publique, un objectif sans cible précise risque de rester une intention.

Voilà l’asymétrie. Tout ce qui relève du soin spécialisé a des nombres et des dates. L’axe numéro un du plan, lui, repose encore largement sur des adverbes.

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Pourquoi l’ordre compte

La personne qui va mal ne se présente pas nécessairement à l’hôpital psychiatrique. Elle consulte pour des palpitations, une fatigue persistante ou des douleurs inexpliquées. Elle passe par le généraliste, le pharmacien ou sa famille. Entre les premiers signes et la première consultation qui les reconnaît, il peut s’écouler des mois ou des années.

Un lit supplémentaire ne crée donc pas, à lui seul, de l’accès aux soins : il absorbe un flux. Or les services existants sont déjà saturés — la Cour des comptes et le CESE documentent un taux d’occupation moyen de 115 %, jusqu’à 197 % à Tanger. Si ce flux continue d’arriver sans avoir été repéré ni orienté en amont, les capacités nouvelles absorberont la même demande non triée. Construire des établissements est nécessaire ; cela ne remplace pas la formation de la première ligne.

La formation supplémentaire de psychiatres est une décision bienvenue, mais elle produira ses effets avec un délai lié à la durée de la spécialisation. Les bâtiments peuvent ouvrir avant les professionnels qui devront y travailler. Le risque est connu : des infrastructures neuves, mais insuffisamment dotées en personnel.

Une exception : les enfants et les jeunes

La priorité donnée aux enfants et aux jeunes est cohérente avec la logique de prévention. Les troubles psychiatriques commencent fréquemment tôt dans la vie ; intervenir à ce moment peut modifier une trajectoire entière, et pas seulement traiter un épisode.

Pour les jeunes, l’école et l’université peuvent constituer des portes d’entrée déjà présentes, gratuites et accessibles. Il est donc pertinent de renforcer simultanément la pédopsychiatrie, le repérage et les dispositifs de prévention en milieu scolaire et universitaire.

La situation est différente chez l’adulte : le premier recours existe, mais il n’est pas encore suffisamment formé, tandis que l’offre spécialisée est déjà sous pression. Chez l’enfant, renforcer l’aval peut être une manière de créer une filière presque inexistante. Chez l’adulte, renforcer uniquement l’aval risque de déplacer la saturation sans réduire le retard au diagnostic.

Pouvons-nous vérifier ?

Les articles publiés le 3 septembre reprennent plusieurs chiffres attribués au ministère : 6,5 millions de Marocains concernés par des troubles psychiques, dont 2 millions d’enfants et de jeunes, et 85 % ne bénéficiant pas des soins nécessaires.

Ces données sont préoccupantes, mais les articles ne précisent pas l’enquête utilisée, sa date, la taille de l’échantillon, les critères diagnostiques ni le dénominateur. Je ne peux donc pas les confirmer indépendamment comme des estimations épidémiologiques robustes.

La question est d’autant plus importante que l’Atlas de la santé mentale 2024 de l’OMS présente, à partir de données transmises par les pays, une intégration de la santé mentale aux soins primaires évaluée à 4 sur 5 pour le Maroc. Cette information ne permet pas, à elle seule, de conclure à une contradiction avec les 85 % annoncés : les indicateurs peuvent porter sur des périmètres différents. Mais le ministère devrait expliquer clairement ces différences avant de demander au public de comparer les chiffres.

La même exigence vaut pour le rôle de l’OMS. Les articles évoquent son appui, sans préciser s’il s’agit d’une expertise technique, d’un soutien méthodologique ou d’une validation formelle du plan et de ses données.

Il a été indiqué lors du lancement que les associations, y compris de familles et d’usagers des services psychiatriques, avaient été consultées et leurs recommandations prises en compte. C’est une bonne nouvelle et il faut le dire. Reste à publier la liste des personnes et des organisations consultées, ainsi que la composition du comité scientifique. Je n’ai pas eu connaissance, pour ma part, d’un appel public à contribution adressé aux psychiatres exerçant au Maroc.

Le cadre juridique appelle également une clarification. Le plan se présente comme fondé sur une approche des droits humains. C’est le bon cadre, et il fournit lui-même son premier test : la loi relative à la santé mentale date de 1959, le projet de loi 71-13 n’est toujours pas adopté, et au Maroc sept hospitalisations psychiatriques sur dix se font sans le consentement du patient, contre une sur deux en médiane mondiale. Une réforme durable ne peut pas reposer uniquement sur des annonces administratives : elle doit aussi protéger les droits des patients, encadrer les soins sans consentement et préciser les responsabilités des professionnels.

Ces questions ne sont pas des questions de procès. Elles disent quelque chose de plus ancien : nous exigeons des comptes là où nous avons de la fierté, et nous nous en passons là où nous avons de la honte. La santé mentale paie ce silence depuis deux générations, et les malades avec elle.

Ce qu’il faut désormais publier

Le lancement est une étape importante, mais le pays dispose pour l’instant surtout d’un communiqué. Pour transformer l’annonce en politique publique vérifiable, il faudrait publier :

  • le document intégral du plan, avec ses 86 actions, son calendrier annuel, sa ventilation régionale et le détail des quatre milliards de dirhams ;
  • la source des données épidémiologiques, la composition du comité scientifique, la nature exacte de la contribution de l’OMS, et les déclarations d’intérêts de l’ensemble des contributeurs ;
  • des objectifs mesurables pour le premier recours, qui constitue l’axe numéro un du plan : nombre de professionnels formés, centres concernés, échéances et financement ;
  • le périmètre et le calendrier de la prise en charge des actes de santé mentale par l’AMO ;
  • des indicateurs annuels de résultats, et pas seulement de moyens : délai entre les premiers symptômes et la première prise en charge, réhospitalisation à trente jours, admissions sous contrainte et couverture territoriale effective.

Prenons le ministre au mot

Le ministre a déclaré que le véritable test du plan ne serait pas la qualité du document, mais la vitesse à laquelle il serait traduit en accès concret aux soins sur tout le territoire. C’est le bon critère.

Le plan se fixe par ailleurs, parmi ses objectifs, de réduire le nombre de décès par suicide au Maroc. C’est un engagement que je veux voir tenu. Mais le pays ne dispose pas d’un registre national des suicides. Les données existantes sont éparses : celles de l’administration pénitentiaire, celles du Centre antipoison. Le Conseil Économique, Social et Environnemental l’écrit lui-même dans son rapport de 2022 sur la santé mentale : la stigmatisation « conduit à une sous-déclaration des suicides et tentatives de suicides ». Une étude régionale publiée en 2025 estime même que la surveillance des intoxications suicidaires n’enregistrait qu’une fraction des cas réels.

On ne réduit pas ce que l’on ne compte pas. Le premier livrable de cet objectif n’est donc pas une cible chiffrée : c’est un registre.

Nous demandons donc deux choses mesurables. Un registre national des décès par suicide, avec une méthode publiée. Et, chaque année, le délai moyen avant qu’un Marocain puisse mettre un nom sur ce qui lui arrive et accéder à une prise en charge.

Si ce délai diminue, le plan aura produit un effet réel, même imparfait. S’il ne diminue pas, le Maroc aura peut-être construit davantage d’hôpitaux sans avoir suffisamment rapproché le soin de ceux qui en ont besoin.

Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre

Déclaration d’intérêts : l’auteur est psychiatre, exerce à Casablanca et développe des outils numériques en santé mentale. Il n’a reçu ni mandat, ni commande, ni financement public pour ce texte, et n’a pas participé à l’élaboration du Plan Santé Mentale 2030. Il souhaite que la même déclaration soit publiée par l’ensemble des contributeurs du plan.

 

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