Le ministre de la Santé a lancé le 3 septembre à Rabat le Plan Santé Mentale 2030 : près de 4 milliards de dirhams, 86 actions, 13 départements ministériels et l’appui de l’OMS. L’intention est juste. Mais entre les moyens annoncés et l’accès réel aux soins, un écart demeure. C’est de cet écart qu’il faut parler.
Une phrase qui engage
« Nous avons trop longtemps attendu que la souffrance devienne maladie pour agir. » Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Au Maroc, on attend souvent la décompensation, la tentative de suicide, la rupture familiale ou la perte de l’emploi pour intervenir. À ce stade, la prise en charge est plus longue, plus lourde, plus coûteuse et ses résultats sont moins bons.
Le plan semble tirer les bonnes conséquences de ce constat. Il veut prévenir, repérer plus tôt les situations de fragilité et faire du centre de santé, du médecin généraliste et de l’infirmier des portes d’entrée vers le soin. Il ouvre également un chantier décisif : la définition des actes, des tarifs de référence et de leur prise en charge par l’AMO.
Puis on lit les chiffres
Les lits psychiatriques doivent passer de 2 466 à 4 728, les hôpitaux psychiatriques de 10 à 17 et les structures intermédiaires de 4 à 24. Le nombre de psychologues du secteur public passerait de 32 à 786. La capacité annuelle de formation progresserait de 36 à 124 psychiatres et de 490 à 750 infirmiers spécialisés en santé mentale.
Ces objectifs sont importants. Mais cherchez le chiffre du premier recours : combien de médecins généralistes seront formés au repérage et au traitement des troubles courants ? À quelle échéance ? Combien de centres de santé seront concernés ? Sur ces points, le plan parle de mise en œuvre « progressive », sans cible chiffrée ni calendrier public. Ce n’est pourtant pas un objectif hors de portée : la Jordanie a formé 100 % de ses médecins de famille au repérage des troubles mentaux à la fin 2024.
La même question vaut pour l’AMO. La psychothérapie réalisée par un psychologue conventionné sera-t-elle prise en charge ? La téléconsultation psychiatrique le sera-t-elle ? Et quand ? Dans une politique publique, un objectif sans cible précise risque de rester une intention. Tout ce qui relève du soin spécialisé a des nombres et des dates ; ce qui relève du premier recours repose encore largement sur des adverbes.
Pourquoi l’ordre compte
La personne qui va mal ne se présente pas nécessairement à l’hôpital psychiatrique. Elle consulte pour des palpitations, une fatigue persistante ou des douleurs inexpliquées. Elle passe par le généraliste, le pharmacien ou sa famille. Entre les premiers signes et la première consultation qui les reconnaît, il peut s’écouler des mois ou des années.
Un lit supplémentaire ne crée donc pas, à lui seul, de l’accès aux soins : il absorbe un flux. Or les services existants sont déjà saturés — la Cour des comptes et le CESE documentent un taux d’occupation moyen de 115 %, jusqu’à 197 % à Tanger. Si ce flux continue d’arriver sans avoir été repéré ni orienté en amont, les capacités nouvelles absorberont la même demande non triée. Construire des établissements est nécessaire ; cela ne remplace pas la formation de la première ligne.
La formation supplémentaire de psychiatres est une décision bienvenue, mais elle produira ses effets avec un délai lié à la durée de la spécialisation. Les bâtiments peuvent ouvrir avant les professionnels qui devront y travailler. Le risque est connu : des infrastructures neuves, mais insuffisamment dotées en personnel.
Une exception : les enfants et les jeunes
La priorité donnée aux enfants et aux jeunes est cohérente avec la logique de prévention. Les troubles psychiatriques commencent fréquemment tôt dans la vie ; intervenir à ce moment peut modifier une trajectoire entière, et pas seulement traiter un épisode.
Pour les jeunes, l’école et l’université peuvent constituer des portes d’entrée déjà présentes, gratuites et accessibles. Il est donc pertinent de renforcer simultanément la pédopsychiatrie, le repérage et les dispositifs de prévention en milieu scolaire et universitaire.
La situation est différente chez l’adulte : le premier recours existe, mais il n’est pas encore suffisamment formé, tandis que l’offre spécialisée est déjà sous pression. Chez l’enfant, renforcer l’aval peut être une manière de créer une filière presque inexistante. Chez l’adulte, renforcer uniquement l’aval risque de déplacer la saturation sans réduire le retard au diagnostic.
Pouvons-nous vérifier ?
Les articles publiés le 3 septembre reprennent plusieurs chiffres attribués au ministère : 6,5 millions de Marocains concernés par des troubles psychiques, dont 2 millions d’enfants et de jeunes, et 85 % ne bénéficiant pas des soins nécessaires.
Ces données sont préoccupantes, mais les articles ne précisent pas l’enquête utilisée, sa date, la taille de l’échantillon, les critères diagnostiques ni le dénominateur. Je ne peux donc pas les confirmer indépendamment comme des estimations épidémiologiques robustes.
La question est d’autant plus importante que l’Atlas de la santé mentale 2024 de l’OMS présente, à partir de données transmises par les pays, une intégration de la santé mentale aux soins primaires évaluée à 4 sur 5 pour le Maroc. Cette information ne permet pas, à elle seule, de conclure à une contradiction avec les 85 % annoncés : les indicateurs peuvent porter sur des périmètres différents. Mais le ministère devrait expliquer clairement ces différences avant de demander au public de comparer les chiffres.
La même exigence vaut pour le rôle de l’OMS. Les articles évoquent son appui, sans préciser s’il s’agit d’une expertise technique, d’un soutien méthodologique ou d’une validation formelle du plan et de ses données.
Le cadre juridique appelle également une clarification. La loi relative à la santé mentale date de 1959 et le projet de loi 71-13 n’est toujours pas adopté. Ce point n’est pas théorique : au Maroc, sept hospitalisations psychiatriques sur dix se font sans le consentement du patient, contre une sur deux en médiane mondiale. Une réforme durable ne peut pas reposer uniquement sur des annonces administratives : elle doit aussi protéger les droits des patients, encadrer les soins sans consentement et préciser les responsabilités des professionnels.
Ces questions ne sont pas des questions de procès. Elles disent quelque chose de plus ancien : nous exigeons des comptes là où nous avons de la fierté, et nous nous en passons là où nous avons de la honte. La santé mentale paie ce silence depuis deux générations, et les malades avec elle.
Ce qu’il faut désormais publier
Le lancement est une étape importante, mais le pays dispose pour l’instant surtout d’un communiqué. Pour transformer l’annonce en politique publique vérifiable, il faudrait publier :
- le document intégral du plan, avec ses 86 actions, son calendrier annuel, sa ventilation régionale et le détail des quatre milliards de dirhams ;
- la source des données épidémiologiques, la composition du comité scientifique et la nature exacte de la contribution de l’OMS ;
- des objectifs mesurables pour le premier recours : nombre de professionnels formés, centres concernés, échéances et financement ;
- le périmètre et le calendrier de la prise en charge des actes de santé mentale par l’AMO ;
- des indicateurs annuels de résultats, et pas seulement de moyens : délai entre les premiers symptômes et la première prise en charge, réhospitalisation à trente jours, admissions sous contrainte et couverture territoriale effective.
Prenons le ministre au mot
Le ministre a déclaré que le véritable test du plan ne serait pas la qualité du document, mais la vitesse à laquelle il serait traduit en accès concret aux soins sur tout le territoire. C’est le bon critère.
Nous ne lui demandons pas de promettre une baisse immédiate du nombre de suicides : aucun ministre ne peut garantir un tel résultat. Nous lui demandons de publier chaque année le délai moyen avant qu’un Marocain puisse mettre un nom sur ce qui lui arrive et accéder à une prise en charge.
Si ce délai diminue, le plan aura produit un effet réel, même imparfait. S’il ne diminue pas, le Maroc aura peut-être construit davantage d’hôpitaux sans avoir suffisamment rapproché le soin de ceux qui en ont besoin.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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