Salma Semmar l’a écrit ici même, il y a quelques jours : la France agit, le Maroc hésite, et le débat sur les réseaux sociaux des moins de quinze ans ne peut plus attendre. Sur ce point, elle a raison, et il faut le dire sans détour : l’inaction n’est pas une position tenable quand il s’agit d’enfants. Là où je voudrais prolonger sa réflexion, c’est sur le geste que nous nous apprêtons à faire. Car interdire, c’est fermer une porte. Encore faut-il être certain que c’est la bonne.
Nous n’avons jamais vraiment mis à l’épreuve les réseaux sociaux avant de les laisser entrer dans nos vies. Nous les avons laissés s’installer, tisser nos liens, nos informations, nos colères, sans jamais leur demander de comptes. Et aujourd’hui que nous en mesurons les dégâts, notre premier réflexe est d’en interdire l’accès à ceux que nous jugeons les plus fragiles — les mineurs — comme si le problème était une affaire d’âge. C’est là, je crois, que nous nous trompons de cible.
Il faut pourtant rester honnête : les dangers sont réels. Le sommeil abîmé, la comparaison des corps chez les adolescentes, le harcèlement, et surtout la prédation en ligne — la sextorsion, dont les premières victimes sont, contre toute attente, des garçons — ne sont pas des inventions. Mais aucune de ces réalités ne désigne un âge. L’UNICEF, l’Organisation mondiale de la santé, les sociétés savantes de pédiatrie le disent d’une même voix : l’âge est un indicateur grossier. On ne devient pas vulnérable à quinze ans pour cesser de l’être à seize.
La vraie fragilité ne se lit pas sur une carte d’identité. Elle tient à la solitude, à une blessure déjà là, à un usage qui n’est pas le même pour tous. Un adolescent entouré traversera les réseaux sans y laisser de plumes ; un autre, isolé, s’y perdra. Et si le mal réside dans la manière dont ces plateformes sont conçues — pour capter, pour retenir, pour ne jamais nous laisser partir —, alors ce mal ne s’arrête pas à dix-huit ans. Nous savons qu’il atteint aussi des adultes seuls, en difficulté, en détresse. Interdire aux enfants, c’est faire comme si, passé un certain âge, la fragilité disparaissait. Ce n’est pas régler le problème. C’est le déplacer.
Et le déplacer peut coûter cher. Un adolescent à qui l’on interdit ne renonce pas toujours ; le plus souvent, il contourne. Les plus déterminés — souvent les moins entourés — se réfugieront dans des espaces plus discrets, hors de toute règle, où aucun modérateur ne répond, où aucune parole d’alerte n’est possible. En voulant les mettre à l’abri, nous risquons de les pousser précisément là où il n’y a plus personne pour les protéger. La porte que nous fermons d’un côté en ouvre une autre, dans le noir.
Car la faute, au fond, n’est pas d’abord celle des enfants, qui n’ont rien conçu. Nous avons appris, ces dernières années, que ces entreprises connaissaient une partie des risques de leurs propres produits, et qu’elles ont souvent préféré ce qui retenait l’attention à ce qui protégeait. Aucune entreprise ne devrait être seule juge des dangers que crée son propre modèle. La question n’est donc pas seulement de savoir à quel âge fermer la porte. Elle est de comprendre pourquoi nous laissons les plateformes bâtir cette porte, en choisir la serrure, et décider seules de ce qui se passe une fois l’enfant entré.
Il existe une autre voie que l’interdit, et elle est plus exigeante. Contraindre les plateformes à protéger par défaut : des comptes fermés, aucune publicité qui cible les mineurs, aucun algorithme qui les enferme. Ouvrir l’accès par étapes, selon la maturité et non selon l’année de naissance. Éduquer, enfin, plutôt que surveiller. Cette voie n’a rien d’un renoncement importé : notre propre tradition du juste milieu récuse l’excès, même dans la vertu, et préfère depuis toujours l’accompagnement à la contrainte. Protéger un enfant, chez nous, n’a jamais signifié l’enfermer dehors ; cela a toujours voulu dire l’entourer.
Alors oui, agissons — Salma Semmar a raison de nous y presser. Mais ne nous trompons pas de geste. La question n’est pas de savoir à quel âge nous fermerons la porte à nos enfants. Elle est de savoir quand nous cesserons de laisser d’autres la construire à notre place.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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