Porté principalement par les touristes nationaux et les Marocains résidant à l’étranger, le tourisme estival marocain semble, cette année encore, afficher une activité soutenue. Il faudra naturellement attendre la fin de la saison et les statistiques officielles pour établir un bilan définitif. Mais au-delà des chiffres de fréquentation, certaines tendances se répètent avec une telle régularité qu’elles finissent par poser une question de fond : le tourisme marocain progresse-t-il seulement en nombre de visiteurs ou également en qualité ?
Marrakech résiste même à la chaleur
Premier constat : Marrakech conserve une étonnante capacité d’attraction, y compris durant les semaines où les températures atteignent leurs niveaux les plus élevés. La performance mérite d’être soulignée puisque la ville ne dispose pas de l’atout naturel des destinations balnéaires comme Agadir, Tanger, Al Hoceima, Saïdia ou M’diq.
La cité ocre compense par la densité de son offre : hôtels, resorts, piscines, restaurants, loisirs, vie nocturne et résidences touristiques. Marrakech est ainsi devenue une destination capable de vendre une expérience estivale sans avoir besoin de la mer.
Mais cette réussite ne doit pas masquer une réalité beaucoup moins flatteuse pour le tourisme intérieur.
L’été venu, la facture s’envole
Chaque haute saison ramène en effet son lot de plaintes concernant la hausse parfois spectaculaire des tarifs. Hôtels et appartements, restaurants, cafés, transports, locations de voitures, activités de loisirs : dans les destinations les plus demandées, le budget nécessaire à quelques jours de vacances peut rapidement devenir conséquent pour une famille marocaine.
Le véritable problème n’est d’ailleurs pas uniquement celui du prix. C’est celui du rapport entre le prix demandé et la qualité du service fourni.
Le vacancier accepte plus facilement de payer davantage lorsqu’il trouve en contrepartie un hébergement irréprochable, un accueil professionnel, des espaces propres, une restauration de qualité, des animations pour les enfants, des transports efficaces et des infrastructures adaptées.
Or, cette équation n’est pas toujours respectée.
Et c’est précisément là qu’apparaît un concurrent particulièrement redoutable.
Quand l’Andalousie concurrence directement le tourisme marocain
De plus en plus de familles marocaines disposant de la possibilité de voyager comparent désormais le prix de leurs vacances au Maroc avec celui d’un séjour dans le sud de l’Espagne.
Malaga, Marbella, Torremolinos, Benalmádena ou d’autres destinations de la Costa del Sol bénéficient d’une offre extrêmement structurée : hôtellerie diversifiée, plages aménagées, restauration abondante, parcs de loisirs, commerces, promenades, transports et animations destinées à toutes les générations.
Lorsque l’addition finale devient comparable, voire parfois plus avantageuse de l’autre côté du détroit, le choix est vite fait pour certaines familles.
Voilà probablement l’une des questions les plus importantes que devrait se poser le secteur : comment un pays possédant des milliers de kilomètres de côtes et une extraordinaire diversité touristique peut-il voir une partie de ses propres vacanciers préférer traverser le détroit pour passer l’été en Espagne ?
Ce phénomène mérite d’être étudié bien au-delà des simples statistiques d’arrivées internationales.
Les Marocains ne doivent pas être une clientèle par défaut
Le tourisme national constitue en effet un marché stratégique à part entière.
Le vacancier marocain ne devrait pas être considéré comme une clientèle permettant simplement de remplir hôtels et appartements durant les périodes de forte demande. Il faut le fidéliser avec des offres familiales adaptées, des tarifs cohérents et une qualité constante.
D’autant que le développement des plateformes de réservation et des locations saisonnières a profondément bouleversé le marché. Villas, appartements et résidences privées représentent désormais une alternative importante à l’hôtellerie traditionnelle, avec toutefois une question qui devient incontournable : celle de l’encadrement de l’offre informelle et de la qualité des prestations proposées.
Des plages pleines… et parfois le moindre mètre carré commercialisé
Autre phénomène qui ne change pratiquement pas d’un été à l’autre : la concentration des vacanciers dans les mêmes destinations.
Les mêmes plages sont prises d’assaut, les mêmes routes saturées, les mêmes villes confrontées aux embouteillages et aux difficultés de stationnement.
Sur certaines plages, parasols, tables et chaises occupent une telle partie du rivage que le vacancier peut parfois avoir le sentiment que le moindre mètre carré de sable est devenu un espace à louer.
Cette occupation commerciale de l’espace public, lorsqu’elle devient excessive, mérite davantage de contrôle.
À cela s’ajoute la question de la propreté. Des dizaines de milliers de personnes supplémentaires doivent être absorbées quotidiennement par des communes dont les capacités de collecte des déchets, d’assainissement, de circulation et de stationnement ne suivent pas toujours.
Or, une destination touristique ne se juge plus seulement à la beauté de sa plage ou de son paysage. La propreté des rues, des sanitaires, des plages et des espaces publics fait désormais partie intégrante du produit touristique.
Pourquoi toujours partir aux mêmes endroits ?
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le Maroc dispose d’un territoire exceptionnellement diversifié.
Une grande partie des vacanciers nationaux reste pourtant fidèle aux mêmes destinations année après année, alors que des dizaines de sites méconnus pourraient offrir une expérience totalement différente.
Le Sud en fournit une remarquable illustration avec Chbika et surtout la lagune de Khnifiss, véritable joyau naturel encore préservé.
Mais l’alternative ne se limite pas au littoral.
Montagnes, vallées, villages, oasis, parcs naturels, forêts et tourisme rural pourraient contribuer à inventer un autre été marocain, moins concentré sur quelques kilomètres de plages et davantage tourné vers la découverte du territoire.
Encore faudrait-il accompagner ces destinations par des routes adaptées, des hébergements de qualité, une signalisation efficace, des services de proximité et surtout une véritable promotion.
Juin, septembre et octobre : les mois à conquérir
Le Maroc gagnerait également à sortir progressivement de la tyrannie de juillet et août.
Pourquoi concentrer une grande partie de la demande nationale sur huit semaines alors que le climat permet, dans de nombreuses régions, de profiter pleinement des vacances en juin, septembre et parfois jusqu’en octobre ?
Des politiques tarifaires attractives hors pic estival permettraient à la fois de prolonger la saison, de soutenir l’emploi touristique et de réduire la saturation des destinations les plus recherchées.
Cette réflexion deviendra d’autant plus nécessaire avec le changement climatique. La multiplication des épisodes de chaleur intense pourrait progressivement modifier les habitudes et renforcer l’attractivité estivale du littoral atlantique, des montagnes et des régions bénéficiant de températures plus modérées.
À l’horizon 2030, attirer davantage ne suffira plus
Le Maroc a placé le tourisme au cœur de ses ambitions économiques et prépare parallèlement des investissements considérables dans les infrastructures à l’approche de la Coupe du monde 2030.
L’enjeu ne peut donc plus se résumer au nombre de touristes accueillis.
Il faut désormais parler d’expérience, de qualité, de prix, de propreté, de mobilité, de diversification territoriale et de fidélisation.
Car des plages pleines à craquer et des hôtels affichant complet constituent incontestablement une bonne nouvelle économique. Mais ils ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer la qualité d’un modèle touristique.
Le véritable succès serait ailleurs : parvenir à faire en sorte qu’une famille marocaine, au moment de choisir entre quelques jours sur la Costa del Sol et la découverte d’une région de son propre pays, ne choisisse plus automatiquement l’Espagne pour son rapport qualité-prix et son organisation.
Le Maroc possède la mer, la montagne, le désert, les villes impériales, les villages, la culture, la gastronomie, le climat et une diversité géographique que peu de destinations peuvent réunir sur un même territoire.
Il lui reste maintenant à mieux transformer cet extraordinaire patrimoine en expérience touristique.
Faire venir toujours plus de monde est une réussite. Donner envie de revenir, y compris aux Marocains eux-mêmes, en serait une plus grande encore.
Par Salma Semmar












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