Il y a quelque chose de beau à observer pendant les vacances au Maroc. Des familles entières autour d’une table, trois générations rassemblées naturellement. La grand-mère qui surveille les petits-enfants avec cette attention tranquille qu’on reconnaît. Le grand-père qui raconte, conseille, parfois juge, et dont le silence pèse autant que les paroles. Les enfants qui consultent leurs parents âgés avant une décision importante.Ce n’est pas seulement une visite de courtoisie. C’est une présence vivante, intégrée, nécessaire.
Ce qu’on observe là n’est pas banal. Le Maroc vieillit rapidement. En dix ans, le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus est passé de 3,2 millions en 2014 à plus de 5 millions en 2024. Elles représentent désormais 13,8 % de la population. D’ici 2050, elles pourraient être près de 10 millions, soit 22,9 % des Marocains : presque un sur quatre.
Mais vieillir n’est pas seulement une question de retraites, de dépendance ou de dépenses de santé. C’est aussi une question de liens.
Dans plusieurs pays, des programmes ont été développés pour recréer des liens entre générations : activités partagées, transmission de savoirs ou rencontres régulières entre enfants et personnes âgées. Ces initiatives, particulièrement étudiées aux États-Unis et au Japon, se développent également ailleurs. Les recherches suggèrent des bénéfices possibles pour les deux générations, mais les résultats restent variables et les preuves encore insuffisantes pour tirer des conclusions définitives.
Cette proximité entre les générations a longtemps fait partie de notre quotidien. Et nous en avons encore gardé quelque chose.
Au Maroc, beaucoup d’aînés occupent encore une place active dans la vie familiale. Une place parfois si familière qu’on finit par ne plus voir tout ce qu’elle représente.
La relation n’est donc pas à sens unique. Les aînés ne reçoivent pas seulement du soin : ils continuent à produire du soin, du temps, de la mémoire et de la stabilité. Près de la moitié des personnes de 60 ans et plus vivent encore dans des ménages d’au moins quatre personnes et environ 9 % seulement vivent seules.
Et pourtant.
Il y a quelques jours, une autre image du vieillissement au Maroc a circulé sur les réseaux sociaux. Celle de Hassiba, une femme d’environ 80 ans vivant dans un abri rocheux à Lghiyate, dans la province de Safi, sans eau ni électricité. Elle a raconté qu’il lui arrivait de manger de la terre lorsqu’elle n’avait rien d’autre. Des voisins lui apportent de la nourriture et elle rend parfois visite à des proches. Après la médiatisation de sa situation, des autorités et une équipe médicale se sont déplacées. Hassiba aurait pourtant refusé de quitter le lieu où elle vit et de s’installer chez des proches.
Hassiba, c’est aussi le Maroc.
Pas nécessairement celui d’une famille qui abandonne. Nous ne connaissons pas suffisamment son histoire pour l’affirmer. Mais celui des situations que nos solidarités traditionnelles ne suffisent plus toujours à protéger.
Son histoire pose même une question plus difficile : comment protéger une personne vulnérable qui refuse l’aide qu’on lui propose ? Où s’arrête le respect de son autonomie et où commence notre responsabilité collective ?
Car notre modèle se transforme.
Les structures familiales évoluent et le vieillissement s’urbanise : près des deux tiers des seniors vivent désormais en ville, contre 59,3 % en 2014. Les vulnérabilités sont particulièrement marquées chez les femmes : 12,5 % vivent seules, contre 5,2 % des hommes ; 37,6 % sont veuves, contre seulement 4,1 % des hommes. Et 72,6 % des femmes âgées sont analphabètes, contre 42,8 % des hommes, une fragilité supplémentaire dans une société où l’accès à l’information, aux démarches administratives et aux soins passe de plus en plus par le numérique.
Ce sont les fissures qu’il faut regarder sans détour.Mais elles ne doivent pas nous empêcher de voir ce qui tient encore.
Le modèle marocain de transmission intergénérationnelle existe encore. Il serait naïf de croire que la famille pourra, seule, absorber le vieillissement démographique à venir. Elle aura besoin de politiques de santé adaptées, de protection économique, de solutions permettant le maintien de l’autonomie et d’un soutien concret aux proches qui accompagnent leurs parents.
Cette réflexion concerne aussi nos chibanis et chibaniyat de l’étranger. Après une vie passée loin du Maroc, certains souhaitent y revenir définitivement, d’autres simplement y vivre davantage, tout en restant proches de leurs enfants installés ailleurs. À nous de leur faciliter cette possibilité : des démarches administratives plus simples, une continuité des soins mieux organisée et des conditions d’accueil qui leur permettent de vieillir sans avoir à choisir entre la proximité de leurs enfants et leur attachement au Maroc.
Au moment où certaines sociétés cherchent à recréer des liens entre générations, beaucoup de familles marocaines les vivent encore au quotidien. Il ne s’agit ni d’idéaliser notre tradition ni d’opposer le modèle marocain à ceux d’autres sociétés. Il s’agit de préserver ces liens tout en construisant autour d’eux les protections que la famille seule ne pourra plus assurer.
Parce qu’une société ne prend pas seulement soin de ses aînés. Elle continue aussi de recevoir d’eux.
Préserver leur place, c’est protéger ce qu’ils reçoivent de nous, mais aussi tout ce qu’ils continuent à nous transmettre.



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