Une enquête menée à Tétouan a fait la une avec un chiffre — 27 % des étudiants « à risque suicidaire ». Dans le même tableau figure un autre chiffre, presque inverse, que nul n’a retenu. Petite mécanique d’un emballement — et de ce qu’il nous fait manquer.
Salma a vingt et un ans, elle étudie à Tétouan, et mercredi dernier elle a appris, sur son téléphone, qu’elle était peut-être « à risque suicidaire ». Le titre ne parlait pas d’elle, évidemment. Il parlait d’un pourcentage : 27 % des étudiants marocains. Mais Salma étudie précisément dans l’une des facultés où l’enquête a été menée. Pour une fois, le chiffre la désignait.
En une journée, il a fait le tour de la presse marocaine. 27%. Plus d’un étudiant sur quatre. Le genre de nombre qui s’attrape, se partage, inquiète une mère, alarme un doyen.
Sauf que dans la même étude, sur le même tableau, il y a un autre chiffre. Personne ne l’a mis en titre. Il est de 0,6 %.
Reprenons. L’enquête a interrogé 1191 étudiants de l’Université Abdelmalek Essaâdi, à Tétouan. 322 d’entre eux — les fameux 27 % — ont été classés « à risque ». Mais les chercheurs, eux, prennent soin de distinguer trois niveaux. Risque faible : 86,6 % de ces 322. Risque modéré : 11,2 %. Risque élevé : 2,2 %, soit sept étudiants. 7, sur 1191 soit 0,6%. Ce sont eux que l’étude a orientés vers un soin.
Et que veut dire « risque faible » ici ? Avoir, au cours du mois écoulé, pensé à la mort, ou souhaité ne plus être là. C’est-à-dire une expérience que traversent, un jour ou l’autre, énormément d’êtres humains. Une pensée sombre un soir d’examen n’est pas un projet de mourir. En rangeant sous le même mot — « risque » — la pensée fugace et la crise réelle, on obtient un grand nombre. Spectaculaire, et trompeur.
Décomposer ce chiffre, ce n’est pas nier la souffrance qu’il contient. Ces pensées existent, elles méritent d’être entendues, et un seul étudiant en danger suffit à justifier qu’on s’en occupe. Mais écouter une souffrance et brandir un pourcentage ne sont pas le même geste. Le premier soigne. Le second affole.
Il y a un autre non-dit. L’étude ne précise jamais quand les données ont été recueillies. Le seul repère est l’avis du comité d’éthique, daté de 2023 : un instantané d’il y a au moins deux ans, publié en juin 2026 et lu comme l’état des lieux d’aujourd’hui.
Il faut dire un mot de la méthode, sans jargon. L’enquête ne partait pas d’une question précise à vérifier. Elle a mesuré quantité de choses à la fois — substances, violences, antécédents familiaux — puis mis en avant ce qui ressortait. C’est une démarche exploratoire, légitime en recherche. À une seule condition : ne pas lire ce qui en sort comme une vérité gravée. Un résultat qu’on n’a pas cherché doit être confirmé avant d’être cru.
Le même emballement touche le cannabis, présenté comme multipliant par 4 le risque. Le chiffre est réel — mais il repose sur 36 fumeurs dans tout l’échantillon (3%), et les auteurs écrivent eux-mêmes que ce petit nombre rend l’estimation instable. Ni les chercheurs ni les journalistes ne sont en faute : les premiers ont posé leurs limites, les seconds travaillent dans l’urgence. Ce qui manque, c’est le maillon entre les deux — celui qui traduit un tableau de statistiques en information utile. Entre le logiciel d’analyse et le titre, le chiffre voyage sans son mode d’emploi.
Et il voyage loin. Cette semaine, un magazine a présenté ces résultats sous le signe du drame de l’INSEA — le décès récent d’un étudiant à Rabat. L’enquête, elle, vient de Tétouan, et ses données ont au moins deux ans. Rien ne les relie à ce deuil. Mais accoler un mort réel à un pourcentage, c’est lui prêter une chair qu’il n’a pas : la douleur d’une famille devient l’illustration d’une statistique. C’est efficace. Ce n’est pas informer.
À force de fixer le 27 %, on rate pourtant le seul chiffre qui devrait nous tenir éveillés : celui des moyens. Les dernières données publiques sur la santé universitaire remontent à 2019. Pour plus d’un million d’étudiants, le pays comptait alors une trentaine de centres médico-universitaires et un peu plus d’une centaine de professionnels, toutes catégories confondues. Quand Salma, ou l’un des sept, décide enfin de parler, combien de portes trouve-t-il ouvertes ?
Le vrai scandale n’est pas que 27 % des étudiants iraient mal. C’est qu’on a si peu construit pour accueillir les 0,6 % qui vont gravement mal — et tous les autres, au passage. Le silence, ici, n’est pas du côté des étudiants. Il est du côté de ce qu’on ne leur offre pas.
Le chiffre qui devrait nous empêcher de dormir n’est donc ni 27 %, ni même 0,6 %. C’est le nombre de mains tendues le jour où un étudiant ose, enfin, dire qu’il ne va pas bien. Celui-là, aucune étude ne l’a encore mis en titre.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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