Tant qu’on ne dira pas clairement quelles langues servent à quoi au Maroc, on continuera à reproduire une inégalité que l’école prétend combattre.
L’article de Mounir Ghazali, « Faut-il simplifier la langue arabe ? »publié sur Actu Maroc, pose une question importante. Il rappelle la richesse de l’arabe, son patrimoine, sa dimension religieuse et culturelle, et interroge les moyens d’en rendre l’apprentissage plus accessible. Mais, au Maroc, une question plus structurelle me semble devoir être posée : non pas quelle langue faut-il simplifier, mais quelle fonction réelle attribuons-nous à chacune de nos langues?
Le Maroc est officiellement bilingue, arabe et amazighe, et profondément plurilingue. La darija est utilisée par 91,9 % de la population selon le RGPH 2024, tandis que 24,8 % de la population utilise l’amazighe sous l’une de ses principales variétés : tachelhit, tamazight ou tarifit.
Parmi les personnes alphabétisées de 10 ans et plus, 99,2 % savent lire et écrire l’arabe et 57,7 % le français. Nous vivons donc dans plusieurs langues, mais elles n’occupent ni les mêmes espaces ni les mêmes fonctions.
L’arabe standard moderne reste central dans l’école, l’administration, les textes officiels et une partie des médias. L’arabe classique conserve une fonction irremplaçable pour l’accès au Coran, au patrimoine intellectuel et à une civilisation. Le tamazight standard est langue officielle depuis 2011, mais son intégration dans les institutions reste incomplète. La darija, langue quotidienne de l’immense majorité, demeure sans statut officiel. Quant au français, sans être langue officielle, il garde une place importante dans de nombreux secteurs économiques, universitaires et professionnels.À cette mosaïque s’ajoute encore l’espagnol, historiquement présent dans le Nord du pays, tandis que l’anglais progresse rapidement chez les nouvelles générations.
Le problème n’est donc pas le plurilinguisme (diglossie). Il peut être une richesse. Le vrai problème, c’est l’impact de ce décalage entre langues enseignées, langues officielles et langues réellement utilisées sur nos vies professionnelles, sociales et personnelles.
Je le sais aussi par expérience. Je suis née dans une famille où l’on parlait tamazight et darija. J’ai appris l’arabe à l’école avec sérieux : il m’a donné accès à des textes, à une culture et à une profondeur spirituelle essentielle. Mais, en grandissant, j’ai découvert qu’une partie des espaces professionnels et institutionnels exigeait aussi une réelle aisance en françaisvoire l’anglais. Cette aisance, je l’ai construite ensuite, par le travail, la lecture, les déplacements et l’expérience. Tout le monde n’a pas les mêmes possibilités.
C’est là que se joue une inégalité souvent invisible. Deux enfants peuvent fréquenter le même système scolaire et arriver à l’âge adulte avec des capitaux linguistiques très différents. Celui qui grandit dans une famille francophone, fréquente une école bilingue ou voyage acquiert plus facilement une compétence que l’autre devra conquérir seul. Or, lorsque cette compétence devient déterminante dans un entretien, une formation supérieure ou un environnement professionnel, ce n’est plus seulement une question de langue : c’est une question d’égalité des chances.
Cette question touche aussi au civisme. Participer à la vie collective suppose de comprendre les institutions, les règles, les débats et de pouvoir prendre la parole sans se sentir illégitime. Si certaines langues donnent plus facilement accès à l’information, au pouvoir de convaincre ou aux espaces de décision, alors la langue devient une frontière civique.
Le Maroc a déjà commencé à reconnaître cette réalité. La loi-cadre sur l’éducation prévoit le plurilinguisme, l’apprentissage précoce des langues étrangères et l’alternance linguistique. Le problème n’est donc plus de nier ce besoin. Il est de garantir que leur maîtrise ne dépende pas que du milieu familial.
L’honnêteté linguistique ne consiste pas à choisir une langue contre une autre. Elle consiste à dire clairement aux enfants : voici la langue dans laquelle vous apprendrez telle matière, celle dans laquelle l’administration vous répondra, celle que tel secteur exigera, celle qui vous relie à votre patrimoine, et celles que le système éducatif s’engage réellement à vous donner les moyens de maîtriser.
Le vrai défi n’est peut-être pas de simplifier l’arabe, de remplacer le français ou d’opposer la darija au tamazight. Il est de sortir du flou.
Une nation plurilingue peut parfaitement être cohérente. À condition que son plurilinguisme ne soit pas une loterie sociale.
C’est peut-être cela, au fond, l’honnêteté linguistique : ne plus laisser les familles compenser, seules, ce que le système devrait garantir à tous.












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