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Santé mentale au Maroc : le plan que propose un clinicien

Par Dr Wadih Rhondali, psychiatre

septembre 4, 2026
in ACTUALITÉS, Santé
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Je rends ce texte public parce que le document officiel du Plan Santé Mentale 2030 annoncé le 3 septembre n’est pas encore accessible, et qu’un débat sur une politique publique suppose au moins deux propositions à comparer. Ce n’est pas un contre-plan, et il n’a pas vocation à se substituer à la stratégie nationale. C’est ce qu’un praticien de terrain aurait écrit, avec ses chiffres, son calendrier et ses garde-fous — et ce à quoi chacun pourra confronter le texte officiel quand il sortira.

Le point de départ

Entre 17 % de la population selon le ministère et 40 % selon la seule étude scientifique nationale disponible (Kadri, 2020), un Marocain sur cinq à un sur trois rencontrera un trouble psychique au cours de sa vie. L’écart entre ces deux chiffres est en soi une information : nous ne savons pas mesurer ce que nous prétendons traiter.

Le pays compte 1,5 psychiatre et 0,6 psychologue pour cent mille habitants. Plus de la moitié des préfectures et provinces n’a aucune structure psychiatrique dédiée, et quatre régions — Drâa-Tafilalet, Guelmim-Oued Noun, Laâyoune-Sakia El Hamra, Dakhla-Oued Ed-Dahab — n’ont aucun psychiatre identifié. Les trois quarts des praticiens exercent dans quatre régions qui n’abritent que la moitié de la population. Casablanca-Settat, la mieux dotée du Royaume, reste sept fois sous la norme de l’OMS.

La capacité hospitalière n’a pas augmenté, elle s’est effondrée : Berrechid est passé de 1000 lits à 240, Tit Mellil de 400 à 86. Ce qui reste est saturé, jusqu’à 190 % d’occupation à Laâyoune. 7 hospitalisations sur 10 se font sans le consentement du patient, contre une sur deux en médiane mondiale. Le titre de psychologue n’est pas protégé par la loi : n’importe qui peut s’en réclamer, et le champ est ouvert aux coachs et thérapeutes autoproclamés. Entre la moitié et la totalité du coût d’une psychothérapie reste à la charge directe des familles.

La santé mentale reçoit 1,2 % du budget de la santé, contre 1,8 % de médiane régionale. La loi qui encadre tout cela date de 1959, et le projet de loi 71-13 est annoncé depuis plus de dix ans sans avoir jamais été adopté.

Le coût de ne rien faire est estimé à 1,7 % du PIB, soit environ 25 milliards de dirhams par an, en productivité perdue, en soins somatiques évitables, en absentéisme et en désinsertion.

L’idée centrale : inverser la pyramide

Un facteur 15 à 20 sépare le Maroc des systèmes de référence en équipement spécialisé. Ce retard ne se comble pas en cinq ans, et prétendre le contraire, c’est promettre ce qu’on ne tiendra pas. Le rattrapage par accumulation est hors de portée d’un mandat.

Ce plan ne s’y essaie donc pas. Il propose d’inverser l’ordre habituel : mettre la majorité de l’argent là où les gens arrivent — le centre de santé, le médecin généraliste, l’école, le lieu de travail, la mosquée — plutôt que là où ils finissent. Concrètement, 54 % de l’enveloppe annuelle va au premier niveau de soins.

C’est exactement l’inverse de l’anomalie mondiale que l’OMS chiffre elle-même : 47 % de la dépense mondiale en santé mentale va aux hôpitaux psychiatriques, 4 % à la prévention. Le Maroc, qui n’a pas de parc hospitalier à défendre, est l’un des rares pays qui peut se permettre de ne pas reproduire cette erreur. C’est un avantage, pas un handicap.

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Cette inversion n’est pas une intuition. Elle s’appuie sur des dispositifs qui tournent ailleurs et dont on connaît les résultats et les limites : les centres communautaires brésiliens, dont on retient aussi l’erreur — avoir sous-investi les lits de crise ; le Friendship Bench zimbabwéen, qui a accompagné près de 300 000 personnes en 2024 pour 16 dollars par prise en charge ; les soins en paliers norvégiens, britanniques, australiens, chiliens et singapouriens ; la ligne d’écoute indienne Tele-MANAS, 3,5 millions d’appels en 20 langues ; et surtout la Jordanie, qui a formé 100% de ses médecins de famille au repérage des troubles mentaux à la fin 2024. La Tunisie, l’Égypte et la Turquie disposent toutes d’un plan national et du programme de formation de l’OMS.

Ce sur quoi on peut s’appuyer

Le pays ne part pas de rien, et il serait malhonnête de le laisser croire.

Le lancement royal du Complexe de Mediouna le 1er octobre 2025 a fixé le cap, avec cette phrase de Sa Majesté le Roi Mohammed VI : « investir dans la santé mentale, c’est investir dans la stabilité du pays ». La Fondation Lalla Oumkeltoum pour la santé mentale a été créée en 2026. La convention du 30 mars 2026 entre le ministère de la Santé et l’Observatoire National des Droits de l’Enfant, sous les orientations de Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem, ouvre le chantier de la petite enfance.

Sur le terrain, il existe des antécédents qui marchent. Le réseau des Centres d’Information et de Soins en Addictologie, déployé depuis 2010 par la Fondation Mohammed V pour la Solidarité, est un modèle hybride public-associatif reconnu sur le continent. L’Association Sila, adossée à l’hôpital Ar-Razi de Salé depuis 2009, fait de l’éducation thérapeutique des familles depuis plus de quinze ans. Le Centre de Réhabilitation Psychosociale du CHU Ibn Rochd existe. Un secteur privé structuré émerge.

Enfin, la pénétration du mobile et d’Internet au Maroc rend possible un saut d’étape qu’aucun système hospitalo-centré du XXe siècle ne peut faire aussi facilement.

Les sept chantiers

  1. Gouvernance et droits. Un Haut-Commissariat à la Santé Mentale rattaché au Chef du Gouvernement, et non à un seul ministère, parce que la santé mentale se joue autant à l’école, au travail, en prison et dans les services sociaux qu’à l’hôpital. Une agence nationale d’exécution dédiée, d’une cinquantaine d’experts, qui pilote par indicateurs trimestriels publics. L’adoption de la loi 71-13 dès la première année, avec ses décrets. Un contrôle indépendant confié au CNDH. Une ligne d’écoute nationale — le pays n’en a plus depuis la disparition de Sourire de Reda en février 2025. Un registre national des suicides, aujourd’hui massivement sous-déclarés, et le rappel systématique des personnes ayant fait une tentative, sur le modèle du dispositif français VigilanS. Enfin, la protection légale du titre de psychologue, un ordre professionnel et un annuaire national officiel.
  2. Le premier niveau, massivement. Cinq mille médecins généralistes formés au repérage et au traitement des troubles courants — le programme de référence de l’OMS, déployé partout dans la région sauf chez nous — et rémunérés pour ces actes, par une prime forfaitaire de 300 à 500 dirhams intégrée à l’AMO, majorée dans les zones sous-dotées. Une formation sans tarif ne change rien : le généraliste continuera d’orienter ailleurs faute de temps payé. 3700 agents de santé communautaire, avec un statut juridique créé par décret : anciens patients, bénévoles, travailleurs sociaux. Une plateforme numérique nationale gratuite en darija, amazighe et français, accessible à toute la population. 5000 imams formés à repérer et orienter, par convention avec les Habous. Un référent santé mentale dans chaque établissement scolaire de plus de cinq cents élèves. Un volet santé mentale au travail. Le dépistage systématique de la dépression après l’accouchement.
  3. Le niveau intermédiaire. Soixante-quatorze centres territoriaux de santé mentale, un pour cinq cent mille habitants, quinze par an pendant cinq ans, installés autant que possible dans des locaux publics réaffectés. Un hôpital de jour adossé à toute structure d’hospitalisation complète, publique comme privée — c’est ce qui évite qu’une sortie se transforme en rechute. Trois centres experts régionaux : Nord à Tanger, Centre à Rabat-Salé, Sud à Marrakech. La téléconsultation psychiatrique enfin tarifée correctement, autour de 300 à 400 dirhams, et conventionnée. Un dispositif de psychiatrie en milieu carcéral, puis une unité hospitalière sécurisée. Et le remboursement des psychothérapies par l’AMO, sur le modèle du dispositif français à douze séances par an : tant qu’une séance reste intégralement à la charge du patient, l’accès aux soins est un privilège de classe moyenne urbaine.
  4. Aller chercher les gens là où il n’y a rien. Une caravane pilote la première année dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, sur huit territoires et seize semaines, pour environ trois cent cinquante mille dirhams. Vingt caravanes sur les douze régions la deuxième année, en priorité dans les zones sans psychiatre. Puis, à partir de la troisième année, leur transformation progressive en équipes mobiles rattachées aux centres territoriaux. Ce dispositif est transitoire par construction : il disparaît à mesure que le maillage fixe se met en place, et il a disparu en 2030. Sa mission n’est pas seulement de soigner : c’est aussi de mesurer, territoire par territoire, ce dont on ne sait rien aujourd’hui.
  5. Le niveau spécialisé. Achever ce qui est engagé — Mediouna, le pôle d’Agadir, Tanger, Béni Mellal, la reconstruction de Berrechid. Réguler le secteur privé par une règle simple et opposable : deux implantations sur l’axe atlantique obligent à une implantation ailleurs. Conventionner ces cliniques avec l’AMO, à tarifs opposables. Structurer 5 réseaux qui manquent entièrement : addictologie, pédopsychiatrie et périnatalité, psychiatrie de la personne âgée, urgences psychiatriques, et santé mentale dans le cancer et les maladies chroniques. Déployer des équipes qui suivent à domicile les patients les plus sévères, plutôt que d’attendre la rechute, l’errance ou la prison. Faire de la réhabilitation psychosociale un droit opposable, pas une faveur. Et une règle absolue : aucune fermeture de lit avant qu’une alternative fonctionne réellement.
  6. Former. Doubler les places d’internat en psychiatrie, de 30 à 60 par an, et 15 en pédopsychiatrie. En attendant que les premières promotions arrivent, un compagnonnage à distance avec deux ou trois CHU étrangers. 300 infirmiers en pratique avancée en santé mentale. Une plateforme de formation en ligne gratuite pour tous les professionnels. Un diplôme universitaire de patient expert, 150 diplômés en cinq ans. Une prime de 30 à 50 %, plus un logement, pour exercer dans les zones prioritaires, contre un engagement de 5 ans. Et la mobilisation de la diaspora médicale marocaine : 200 missions courtes par an, cinquante retours définitifs accompagnés d’un guichet unique.
  7. Payer. Flécher par décret 3 % du Pacte National pour la Santé déjà voté, soit environ 500 millions de dirhams par an. Ouvrir la nomenclature de l’AMO aux actes de santé mentale. Signer une convention pharmaceutique de 5 ans sur le livret thérapeutique national pour en finir avec les ruptures de psychotropes — elle économise à elle seule 80 à 150 millions par an. Réaliser une évaluation économique nationale sur le modèle jordanien. Et mobiliser les bailleurs déjà présents au Maroc, la Banque mondiale ayant engagé 450 millions de dollars sur la réforme de la santé.

Qui pilote, et qui rend des comptes

Le Haut-Commissariat s’appuie sur un conseil scientifique et d’éthique, et réunit chaque trimestre un comité interministériel. Douze délégations régionales de pilotage s’articulent avec les groupements sanitaires territoriaux et les conseils de région. Un conseil national consultatif réunit 4 collèges : secteur public, privé conventionné, société civile, diaspora qualifiée. Chaque action des 7 axes est attribuée à un responsable identifié.

La reddition de comptes est à 3 niveaux : un tableau de bord public en ligne chaque trimestre, un rapport public annuel, et des évaluations indépendantes à 18 mois par le CNDH, à 36 mois par l’OMS, à 5 ans par un consortium international.

Le calendrier

Une phase de préfiguration de 6 à 9 mois, sur les marges budgétaires existantes et sans loi de finances dédiée, permet de commencer à exécuter dès la première année plutôt que de la passer en mise en place administrative : constitution d’un pool de formateurs, identification des locaux des 15 premiers centres, constitution d’un stock stratégique de psychotropes, pré-recrutement de l’équipe.

Ensuite : 1000 généralistes formés et 15 centres territoriaux la première année, 2000 et 30 la deuxième, 3000 et 45 la troisième, 4000 et 60 la quatrième, 5000 et 74 en 2030. Deux phases d’ajustement sont prévues, à 18 et à 36 mois, avec révision publique des cibles.

Chaque année réduit le coût de la suivante : le premier niveau désengorge le deuxième, qui désengorge l’hôpital. L’effort budgétaire croît moins vite que la couverture. C’est ce qui rend le plan soutenable.

Ce que ça coûte, et qui paie

Environ 460 millions de dirhams par an à pleine charge en 2030, pour un cumul de 2,3 à 2,7 milliards sur cinq ans, investissement compris. C’est moins de 0,15 % du budget général de l’État.

L’essentiel est déjà voté. Les trois pour cent du Pacte National pour la Santé couvrent 60 % du besoin. Le reste vient des bailleurs internationaux, de l’AMO, de la Charte de l’Investissement, du Fonds Mohammed VI pour l’Investissement et du mécénat des fondations.

À comparer aux 25 milliards annuels que coûte l’inaction. Les méta-analyses internationales situent le retour sur investissement des soins de santé mentale entre 4 et 5 dirhams pour un dirham engagé.

Ce qui peut mal tourner

Un plan sérieux nomme ses risques. Cinq scénarios méritent un plan de repli écrit à l’avance : une crise budgétaire nationale, qui imposerait de concentrer l’effort sur la gouvernance et le premier niveau ; un scandale sanitaire ou éthique, qui exige une cellule de crise et une enquête sous 72 heures ; une opposition professionnelle majeure, qui appelle une concertation de 90 jours plutôt qu’un passage en force ; une catastrophe naturelle, qui suppose un dispositif d’urgence psychologique activable en 24 heures ; et une rupture d’approvisionnement en psychotropes, contre laquelle seul un stock stratégique national protège.

Le sixième risque est le plus banal et le plus probable : l’abandon. Un plan de santé mentale meurt rarement d’une mauvaise idée, il meurt d’une signature qu’on ne renouvelle pas. D’où une règle d’or : aucune ligne budgétaire de santé mentale ne peut être réaffectée sans décision conjointe du Chef du Gouvernement et du Haut-Commissaire.

Comment on saurait que ça marche

Pas en comptant les lits construits. En publiant chaque année une poignée de chiffres que personne ne peut maquiller :le délai moyen entre les premiers symptômes et la première prise en charge, à ramener sous trois mois ; la part de la population à moins de 45 minutes d’un service ambulatoire, à porter à 95 % ; le taux d’hospitalisations sans consentement, à ramener de 69 % à 49 % ; le taux de réhospitalisation à 30 jours, à contenir sous 10 % ; l’écart de traitement pour la dépression et la psychose, à ramener de plus de 80 % à moins de 50 % ; le nombre de médecins généralistes effectivement formés et rémunérés ; la part des établissements scolaires couverts par un programme de prévention ; et le taux d’exécution réel du budget alloué, qui vaut souvent mieux que le budget annoncé.

Aucun de ces chiffres ne demande d’attendre 2030 pour être publié. Et aucun ne promet une baisse du suicide : personne au monde ne peut tenir cette promesse, et il faut se méfier de ceux qui la font.

Le Maroc ne deviendra pas la France ou la Suède en cinq ans, et n’a aucune raison de le vouloir. Il peut en revanche construire directement une santé mentale de ce siècle — communautaire, numérique, territorialisée, évaluée — sans passer par l’étape asilaire que d’autres mettent aujourd’hui 30 ans à défaire. Cela ne demande ni miracle ni fortune. Cela demande de commencer par le début.

Bâtir un Maroc qui soigne autant qu’il bâtit.

Par Dr. Wadih Rhondali – Psychiatre

Contribution personnelle, sans mandat ni commande publique.

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