« Faut que tu voies quelqu’un. »
La phrase est partout. On la dit à un frère qui ne dort plus, à une amie devenue silencieuse, à un conjoint que l’on ne reconnaît plus. Elle a l’apparence d’un conseil. Elle est souvent prononcée avec inquiétude, parfois avec amour, presque toujours avec une forme d’impuissance.
Mais elle accable souvent celui qui l’entend.
Pas parce que le proche qui la prononce serait indifférent ou cruel. Au contraire : cette phrase naît fréquemment au moment où l’on ne sait plus quoi faire de la souffrance de l’autre. Le problème est ailleurs. Elle ressemble à une orientation, mais elle n’en est pas une. Elle demande un mouvement sans indiquer de direction. Elle dit : « pars chercher de l’aide », sans pouvoir dire clairement de quelle aide il s’agit, ni comment y accéder, ni même ce que l’on a vu qui inquiète.
Et, dans ce flou, elle laisse l’autre seul avec la pire des questions : qu’est-ce que vous pensez que j’ai ?
Une phrase sans sujet
Regardons-la de près.
« Faut » : qui parle ? Personne, grammaticalement. Ce n’est pas « je suis inquiet pour toi », ni « je pense que nous devrions chercher de l’aide », ni même « je ne sais plus comment t’aider ». L’injonction tombe de nulle part, comme une évidence impersonnelle.
« Tu » : le problème est désormais entièrement chez l’autre. C’est à lui de partir, de comprendre, de chercher, de payer, de raconter sa vie à un inconnu. Celui qui prononce la phrase peut, lui, sortir de la scène sans avoir nommé sa propre limite.
« Voies » : il faut aller ailleurs. Ce qui se passe ici — dans cette famille, ce couple, cette amitié, ce bureau — ne peut plus être porté ici.
Et puis il y a ce mot : « quelqu’un ».
C’est le mot le plus chargé de la phrase. Un pronom indéfini pour une destination qui devrait être précise. Un psychiatre ? Un psychologue ? Un médecin généraliste ? Une consultation d’urgence ? Une personne de confiance capable, d’abord, d’écouter et d’aider à décider ? On ne le dit pas.
On ne dit pas non plus pourquoi.
C’est ainsi que la personne déjà fragile reçoit non pas une aide, mais une énigme. Elle doit deviner ce que les autres ont compris sur elle, ce qu’ils n’osent pas formuler, et la gravité qu’ils attribuent à ce qu’elle traverse. Quand le mot professionnel n’est pas prononcé, c’est souvent le mot le plus stigmatisant que la personne entend à sa place.
Le silence n’est pas toujours de la délicatesse
Il faut être prudent ici. Nommer un psychiatre ou un psychologue n’est pas toujours la bonne réponse ; encore moins si l’on s’en sert pour médicaliser une peine, un deuil, une colère légitime ou un conflit relationnel. La clarté n’est pas le droit de diagnostiquer les autres à la table du dîner.
Mais l’euphémisme n’est pas automatiquement de la délicatesse non plus.
On croit parfois protéger quelqu’un en ne disant pas « psychiatre », en disant seulement « quelqu’un », « un spécialiste », « une personne ». Or ce contournement peut produire l’effet inverse : il confirme que le mot est trop honteux pour être prononcé. Que consulter en santé mentale relève d’une catégorie à part, vaguement inquiétante, dont on ne peut parler qu’à mi-voix.
Les mots ne fabriquent pas seuls le stigmate. Une étude récente sur les termes génériques — « maladie mentale », « trouble mental », « problème de santé mentale » — rappelle d’ailleurs qu’il n’existe pas de preuve claire selon laquelle remplacer un terme par un autre ferait, à lui seul, diminuer le stigmate. Le problème n’est donc pas de trouver le mot miraculeusement neutre. Le problème est de savoir ce que l’on fait de la personne pendant qu’on parle. Haslam et al., 2024
Dire « quelqu’un » sans rien ajouter, ce n’est pas seulement éviter une étiquette. C’est parfois éviter de prendre position. Éviter de dire : « Je vois que tu vas mal. » Éviter de dire : « Je ne sais pas comment t’aider davantage. » Éviter surtout de dire : « Je peux rester avec toi pendant qu’on cherche. »
Au Maroc, le flou rencontre un système difficile à lire
Cette phrase existe partout. La stigmatisation de la santé mentale aussi. Il ne s’agit pas d’exotiser le Maroc, ni de faire comme si les familles marocaines seraient moins aimantes ou moins capables d’entraide que les autres.
Mais ici, le silence autour des mots rencontre une difficulté très concrète : celle d’identifier le bon interlocuteur et d’accéder effectivement aux soins.
Le Conseil économique, social et environnemental marocain décrit la stigmatisation comme un obstacle majeur au recours aux soins et à la réinsertion. Son rapport rappelle aussi une chose essentielle : le recours à des pratiques traditionnelles ne s’explique pas par la seule croyance ; il est également lié à l’inaccessibilité d’une prise en charge médico-psychosociale pour une large part de la population.
C’est là que « quelqu’un » devient plus qu’un tic de langage. Il reflète aussi une offre que beaucoup ne savent pas lire. Qui consulter ? À quel moment ? Avec quel coût ? Quelle différence entre psychologie, psychiatrie, médecine générale, accompagnement social ou urgence ? Que faire lorsqu’une personne refuse ? Comment trouver un professionnel identifiable et formé près de chez soi ?
Le Plan Santé Mentale 2030 a lui-même exposé l’ampleur de ce défi : le ministère a présenté, au lancement du plan, un passage attendu de 32 à 786 psychologues dans le secteur public à l’horizon 2030. Ce chiffre ne dit pas tout, mais il dit au moins ceci : l’imprécision des proches ne se déploie pas dans le vide. Elle rencontre une offre encore insuffisante et difficilement repérable.
La honte circule aussi chez celui qui parle
La personne qui reçoit la phrase n’est pas la seule à craindre le jugement. Celui qui la prononce peut craindre d’être associé à la maladie, d’être accusé d’avoir « un fou » dans sa famille, d’avoir échoué à aider, ou de faire entrer la honte dans le cercle des proches.
Cette honte par association est documentée dans la littérature sur le stigmate : les familles, elles aussi, peuvent être atteintes par le discrédit social attaché à la souffrance psychique. Cela n’excuse pas le flou. Mais cela permet de le comprendre sans transformer les proches en adversaires.
C’est précisément le piège de la phrase : elle paraît douce parce qu’elle ne nomme rien. Pourtant, elle peut laisser la personne seule avec le poids de tout ce qui n’a pas été dit.
Les recherches en sociolinguistique ne disent pas qu’une phrase isolée explique à elle seule le stigmate. Elles montrent en revanche que la santé mentale et le stigmate se manifestent, se négocient, se renforcent ou se contestent dans le langage ordinaire. Autrement dit : la façon dont nous parlons n’est pas un détail autour du soin. Elle fait partie de l’accès au soin.
Ce qu’une orientation devrait contenir
Il ne s’agit pas de demander aux familles de devenir psychiatres. Elles n’ont ni à diagnostiquer, ni à traiter, ni à endurer sans limite une situation qui les dépasse.
Il s’agit de faire mieux que de pousser l’autre vers une porte sans nom.
Une orientation digne de ce nom contient quatre choses.
D’abord, un constat concret : « Je vois que tu ne dors plus », « je te trouve très isolé depuis quelque temps », « je suis inquiet parce que tu as parlé de ne plus vouloir continuer ». Pas une étiquette. Un fait, et l’inquiétude qu’il suscite.
Ensuite, une parole assumée : « Je ne sais pas tout faire pour toi. » Cette phrase est difficile, mais elle est plus honnête que le « faut » impersonnel. Elle ne transforme pas l’autre en problème ; elle reconnaît une limite dans la relation.
Puis une direction nommée : « Je pense qu’un psychologue, un psychiatre ou un médecin pourrait nous aider à comprendre ce qui se passe. » Nommer un professionnel n’est pas décréter une folie. C’est rendre le chemin pensable.
Enfin, une proposition qui maintient le lien : « Je peux chercher avec toi. Je peux t’accompagner au premier rendez-vous. Je peux rester là si tu as peur. »
Ce n’est pas une formule magique. Ce n’est pas toujours possible. Et dans une situation de danger immédiat, de risque suicidaire ou de désorganisation sévère, il faut rechercher sans délai une aide d’urgence, sans laisser la personne seule.
Mais, hors urgence aussi, les mots comptent.
Le contraire du stigmate n’est pas de ne jamais prononcer « psychologue » ou « psychiatre ». Le contraire du stigmate, c’est de pouvoir les dire sans que la personne entende : « tu es devenu quelqu’un dont nous ne savons plus quoi faire ».
« Faut que tu voies quelqu’un » n’est pas encore une orientation. C’est le début d’une orientation — à condition d’avoir le courage de finir la phrase.
Par Dr Wadih Rhondali – Psychiatre












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