La crise de Ceuta n’en finit plus de poursuivre Pedro Sánchez.
Plus d’un mois après les passages massifs des 30 et 31 juillet à la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole, l’affaire a quitté le seul terrain migratoire et diplomatique pour provoquer un nouvel affrontement institutionnel à Madrid.
Et cette fois, trois poids lourds du gouvernement espagnol se retrouvent directement dans la ligne de mire.
Fernando Grande-Marlaska, ministre de l’Intérieur, Margarita Robles, ministre de la Défense, et José Manuel Albares, ministre des Affaires étrangères, sont visés par une procédure engagée au Sénat et destinée à être portée devant le Tribunal constitutionnel.
Leur tort, selon le Parti populaire (PP), majoritaire à la Chambre haute : avoir refusé de répondre aux convocations du Sénat pour venir s’expliquer sur la gestion de la crise de Ceuta.
Le PP veut désormais transformer ces absences en conflit d’attributions entre institutions.
Une nouvelle bataille politique et juridique s’ouvre donc à Madrid autour d’une crise dont le Maroc reste, directement ou indirectement, au centre.
TROIS MINISTRES, TROIS EXPLICATIONS ATTENDUES
Au mois d’août, le Sénat espagnol avait exceptionnellement activé trois commissions afin d’entendre les ministres responsables des principaux secteurs concernés par les événements.
Grande-Marlaska devait répondre de l’action du ministère de l’Intérieur, de la gestion de la frontière et du dispositif mis en place face à l’arrivée massive de migrants.
José Manuel Albares était attendu sur le volet diplomatique : quelles discussions avaient eu lieu avec Rabat ? Quels contacts avaient été établis avec les autorités marocaines ? Et comment l’Espagne avait-elle géré politiquement une crise impliquant directement son principal partenaire au sud de la Méditerranée ?
Margarita Robles devait, elle, s’expliquer sur l’intervention des forces armées et sur les informations dont disposaient les services espagnols avant le déclenchement des événements.
Mais les trois fauteuils sont finalement restés vides.
Marlaska et Albares ont privilégié leurs interventions devant le Congrès des députés, estimant inutile de multiplier les comparutions parlementaires.
Le cas de Margarita Robles est encore plus embarrassant.
La ministre de la Défense avait initialement manifesté sa disponibilité pour se rendre devant le Sénat. Une date, le 18 août, avait même été envisagée après des discussions entre son cabinet et la présidence de la Chambre haute.
La comparution n’a finalement jamais eu lieu.
Selon les informations publiées en Espagne, la stratégie retenue par la Moncloa aurait été de concentrer les explications du gouvernement devant le Congrès.
C’est précisément ce que le PP refuse d’accepter.
« CE N’ÉTAIT PAS UNE INVITATION »
Pour les conservateurs espagnols, la question dépasse largement la bataille politique traditionnelle entre majorité et opposition.
Ils invoquent la Constitution.
L’article 110.1 de la Constitution espagnole prévoit que les Chambres et leurs commissions peuvent réclamer la présence des membres du gouvernement.
Le règlement du Sénat prévoit également l’obligation pour les responsables concernés de comparaître lorsqu’ils sont régulièrement convoqués.
Pour Alicia García, porte-parole du PP au Sénat, les ministres ne pouvaient donc pas décider librement de venir ou non.
Aux yeux de son parti, il ne s’agissait pas d’une simple invitation mais d’une obligation découlant du contrôle parlementaire.
Le PP, qui dispose de la majorité absolue au Sénat, doit ainsi porter le conflit d’attributions devant le plénum avant sa transmission au Tribunal constitutionnel.
Ce dernier devra alors trancher une question dépassant largement Ceuta : un gouvernement peut-il choisir devant laquelle des deux Chambres des Cortes il accepte de rendre des comptes lorsqu’il est formellement convoqué ?
CEUTA DEVIENT LE CAUCHEMAR POLITIQUE DE SÁNCHEZ
L’affaire serait déjà suffisamment embarrassante si elle se limitait à cette bataille institutionnelle.
Mais elle intervient au moment où les versions données à Madrid sur les événements de Ceuta continuent d’alimenter la polémique.
Le gouvernement espagnol a eu toutes les peines du monde à présenter un récit parfaitement cohérent sur ce qu’il savait avant les passages massifs.
Margarita Robles a défendu le travail des services de renseignement et affirmé que des informations existaient avant la crise.
Grande-Marlaska a, de son côté, soutenu qu’aucun rapport préalable ne permettait d’anticiper une opération d’une telle ampleur.
Or, un signalement du Centre national de l’immigration et des frontières (CENIF) avait bien été émis le 29 juillet, veille du déclenchement de la crise.
Le ministère de l’Intérieur affirme toutefois qu’il s’agissait d’une alerte de risque habituelle qui ne prévoyait nullement une entrée massive le lendemain.
C’est toute la difficulté de cette affaire : une alerte existait, mais sa portée réelle fait l’objet d’interprétations radicalement différentes.
ET TOUJOURS CETTE QUESTION : QU’A FAIT LE MAROC ?
À cette confusion espagnole s’est ajoutée une autre bombe : le rapport policier transmis à la justice et faisant état du comportement d’agents marocains durant les événements.
L’existence et surtout l’interprétation de ce document ont provoqué une véritable tempête au sein même de l’appareil espagnol.
Pedro Sánchez a demandé des explications sur les raisons pour lesquelles ce document n’avait pas été communiqué à la hiérarchie du ministère de l’Intérieur.
Mais la direction générale de la Police a apporté une nuance essentielle : elle affirme qu’aucun rapport policier ne conclut que les forces de sécurité marocaines ont planifié ou exécuté l’opération ayant conduit aux passages massifs.
Autrement dit, constater ou suspecter la passivité, voire le comportement contestable de certains agents à certains moments, ne revient pas à démontrer que Rabat aurait organisé l’assaut contre Ceuta.
C’est précisément la ligne que Pedro Sánchez tente de maintenir.
Le chef du gouvernement espagnol refuse jusqu’à présent d’accuser les autorités marocaines d’avoir préparé les événements.
Dès le 31 juillet, au plus fort de la crise, il avait au contraire insisté sur la coopération avec le Maroc et présenté le Royaume comme un allié essentiel de l’Espagne dans la lutte contre l’immigration irrégulière.
Une position devenue politiquement de plus en plus difficile à défendre face à une opposition déterminée à obtenir des réponses.
LE PP VEUT FAIRE PAYER POLITIQUEMENT LA CRISE
Le Parti populaire ne compte d’ailleurs pas s’arrêter au Tribunal constitutionnel.
Il prépare parallèlement plusieurs motions de réprobation visant notamment Marlaska, Robles et Albares.
Son objectif est désormais évident : transformer Ceuta en procès politique de la gestion de Pedro Sánchez.
Le PP reproche au gouvernement de ne pas avoir suffisamment anticipé la crise, d’avoir mal coordonné sa réponse et, surtout, de ne pas avoir livré un récit suffisamment clair sur ce qui s’est réellement passé à la frontière marocaine.
À cela s’ajoute désormais l’accusation d’avoir voulu échapper au contrôle du Sénat.
La crise prend ainsi une dimension inattendue.
Ce qui avait commencé par des dizaines de milliers de personnes convergeant vers la frontière de Ceuta devient progressivement une affaire impliquant la police, les services de renseignement, la justice, le Congrès, le Sénat et bientôt le Tribunal constitutionnel.
LE MAROC AU CŒUR D’UNE BATAILLE ESPAGNOLE
Rabat observera nécessairement cette nouvelle séquence avec attention.
Car derrière les affrontements entre le PP et Pedro Sánchez se joue également la manière dont l’Espagne qualifiera définitivement les événements des 30 et 31 juillet.
Le gouvernement refuse pour l’instant de faire porter au Maroc la responsabilité politique de l’opération.
Une partie de l’opposition espagnole, au contraire, considère que Madrid ménage excessivement son voisin du Sud.
Mais plus les jours passent, plus une autre réalité apparaît : la crise de Ceuta est devenue autant une crise politique espagnole qu’une crise avec le Maroc.
Les contradictions sur les renseignements disponibles, les interrogations sur la coordination entre ministères, les polémiques autour des rapports policiers et maintenant le refus de trois ministres de comparaître devant le Sénat déplacent progressivement le centre de gravité de l’affaire.
Pedro Sánchez voulait préserver la relation stratégique avec Rabat tout en gérant les conséquences de Ceuta.
Il doit désormais défendre simultanément sa politique marocaine, ses ministres et la gestion de son propre gouvernement.
Et plus d’un mois après les événements, Ceuta continue de présenter la facture.












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