À trois jours des élections législatives du 23 septembre, la campagne électorale marocaine prend une tournure inattendue. Aux meetings, affiches, promesses et échanges musclés entre adversaires politiques vient désormais s’ajouter un autre acteur : la justice.
Depuis le début du mois de septembre, au moins sept enquêtes en rapport avec la campagne ou des déclarations de responsables politiques ont été ouvertes ou ordonnées dans différentes villes du Royaume.
Un chiffre qui ne signifie nullement que sept infractions ont été établies. Dans plusieurs dossiers, les investigations ont précisément pour objectif de vérifier des accusations, d’authentifier des éléments diffusés publiquement et de déterminer si les faits peuvent recevoir une qualification pénale.
Mais leur multiplication à quelques jours du vote constitue incontestablement l’un des faits marquants de cette fin de campagne.
À Settat, l’un des dossiers les plus récents concerne un enregistrement audio ayant largement circulé sur les réseaux sociaux. Le parquet a ordonné des investigations afin d’en vérifier le contenu, les circonstances de son enregistrement et de sa diffusion et de déterminer si des infractions ont éventuellement été commises.
Toujours à Settat, la police judiciaire enquête sur le saccage d’un local du Parti authenticité et modernité (PAM), survenu au début de la campagne.
À Berrechid, une autre affaire concerne une attaque contre un local du Mouvement populaire (MP), à la suite de laquelle deux personnes ont été interpellées.
À Kénitra, une enquête a été ordonnée après les déclarations d’un candidat évoquant la possibilité que des revenus provenant d’une importante quantité de drogue puissent servir à influencer les élections. Là encore, il appartient à l’enquête de déterminer la réalité des faits derrière une accusation particulièrement grave.
Autre affaire inhabituelle à Chichaoua : trois personnes sont soupçonnées d’avoir utilisé le haut-parleur d’une mosquée pour appeler des fidèles à participer à un rassemblement politique.
Les réseaux sociaux constituent également un nouveau champ d’intervention judiciaire.
À Tiznit, une enquête concerne une publication Facebook soupçonnée d’inciter à la violence contre Abdellah Ghazi, candidat du RNI.
Plus spectaculaire encore, le parquet général près la Cour d’appel de Casablanca a confié à la Brigade nationale de la police judiciaire une enquête après les déclarations de Mohamed Ouzzine, secrétaire général du Mouvement populaire. Celui-ci avait évoqué des tentatives de piratage et d’espionnage de téléphones visant son parti.
Le parquet cherche précisément à vérifier la véracité de ces affirmations et à en tirer, le cas échéant, les conséquences juridiques.
Cette succession d’affaires intervient alors que le Maroc a considérablement durci son arsenal contre les infractions électorales pour le scrutin de 2026.
Achat de voix, cadeaux ou avantages destinés à influencer les électeurs, intimidation, menaces, utilisation de l’administration au profit d’un candidat ou encore certaines infractions commises par l’intermédiaire des réseaux sociaux sont désormais sévèrement sanctionnés.
La neutralité administrative fait également l’objet de dispositions précises. Un fonctionnaire ou agent public qui, dans l’exercice de ses fonctions, appelle les électeurs à voter pour un candidat ou un parti déterminé s’expose notamment à des sanctions pénales.
Le numérique est devenu lui aussi un enjeu majeur. La législation électorale a été adaptée aux réseaux sociaux, aux plateformes numériques et même aux outils d’intelligence artificielle, notamment pour combattre certaines manipulations et la diffusion volontaire de fausses informations susceptibles de porter atteinte à la crédibilité du scrutin.
La Présidence du Ministère public avait d’ailleurs anticipé cette période sensible en appelant, dès le début du mois de septembre, les parquets à renforcer leur coordination avec les services chargés des affaires électorales.
Cette judiciarisation apparente de plusieurs incidents de campagne peut ainsi se lire de deux manières.
Elle révèle d’abord la persistance de tensions et de pratiques contestées accompagnant la compétition électorale. Mais l’ouverture systématique d’enquêtes lorsque des accusations suffisamment sérieuses apparaissent peut également traduire une volonté institutionnelle de ne pas laisser les soupçons prospérer sans vérification.
La comparaison avec les précédentes élections invite d’ailleurs à la prudence : lors du cycle électoral de 2021, le parquet avait reçu 1.159 plaintes liées aux différents scrutins. Environ 88 % avaient finalement été classées sans poursuites.
Autrement dit, une plainte, une accusation ou même l’ouverture d’une enquête ne préjuge en rien de son issue.
À quelques heures maintenant de la fin de la campagne, prévue mardi à minuit, les partis jouent leurs dernières cartes pour convaincre les électeurs.
Mais cette campagne 2026 aura déjà montré une évolution notable : désormais, un meeting, un message Facebook, un enregistrement audio ou une déclaration publique peuvent presque immédiatement quitter le terrain politique pour se retrouver entre les mains de la police judiciaire et du parquet.
Le dernier mot appartiendra aux électeurs le 23 septembre. Pour plusieurs affaires nées pendant la campagne, celui de la justice viendra probablement plus tard.












Contactez Nous