D’aucuns auront remarqué, ces derniers temps, qu’au moment où l’opinion publique s’interroge sur l’avenir de la justice, confrontée à une grève prolongée des avocats et à une paralysie grandissante des tribunaux, le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, semble davantage occupé à parler de Sebta et Melilia que de la crise qui l’oppose aux robes noires et, surtout, des moyens d’en sortir.
Sa réforme, vivement contestée par une grande partie de la profession, qui dénonce notamment un manque de concertation dans sa préparation, laissera incontestablement des traces. Adoptée par le Parlement, elle est devenue le point de cristallisation d’un bras de fer qui s’installe dans la durée et dont les premières victimes sont les justiciables.
Car au-delà du conflit entre un ministre et les avocats, c’est désormais le fonctionnement même de la justice qui est en jeu. Des audiences sont perturbées, des dossiers s’accumulent et nul ne sait précisément quand les tribunaux retrouveront un fonctionnement normal.
Pendant ce temps, Ouahbi regarde ailleurs.
À l’approche de la fin de son mandat, et alors que son parti, le PAM, nourrit de grandes ambitions pour les prochaines élections, les prises de position du ministre semblent de plus en plus dépasser le périmètre de la Justice. De là à y voir la préparation de son avenir politique, voire l’ambition d’occuper demain un portefeuille plus prestigieux, certains observateurs pourraient être tentés de franchir le pas.
Ses sorties remarquées sur Sebta et Melilia ne font que renforcer cette impression. En remettant sur la table un dossier particulièrement sensible dans les relations entre Rabat et Madrid, Ouahbi a provoqué de vives réactions en Espagne et déplacé, au moins momentanément, le projecteur médiatique loin de la crise qui secoue son propre département.
Hasard de calendrier ou stratégie politique ?
La question mérite d’être posée tant le contraste est saisissant. Alors que la Justice traverse une crise majeure, son ministre donne l’impression de vouloir porter sa voix sur le terrain diplomatique.
Ouahbi chercherait-il déjà à préparer l’après-Justice ? Se verrait-il, en cas de victoire du PAM, dans un ministère de souveraineté, aux Affaires étrangères ou dans une fonction de ministre d’État ? Rien ne permet aujourd’hui de l’affirmer. Mais ses interventions répétées sur des sujets dépassant largement son portefeuille alimentent inévitablement les interrogations.
Le paradoxe n’en demeure pas moins saisissant : au moment où une profession dont il est lui-même issu traverse l’une de ses plus graves crises, le ministre de la Justice semble avoir déjà le regard tourné vers d’autres horizons.
Avant de vouloir porter la voix du Maroc sur les dossiers les plus sensibles de sa diplomatie, encore faudrait-il parvenir à rétablir le dialogue avec les robes noires et à remettre pleinement en marche les tribunaux du Royaume.
Par Jalil Nouri












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